Une mémoire qu’on avait enterrée trop vite
L’idée que la gauche américaine serait par nature hostile à la religion est une fiction relativement récente, fabriquée dans les années 1980 par les stratèges de la Religious Right et amplifiée pendant les présidences de Ronald Reagan et George W. Bush. Mais l’histoire réelle est totalement différente. Le mouvement abolitionniste, qui a mené à l’abolition de l’esclavage, était profondément religieux dans son inspiration. Les Quakers, les méthodistes, certains baptistes ont joué un rôle absolument central dans cette mobilisation. Le mouvement des droits civiques des années 1950 et 1960, mené par des pasteurs comme Martin Luther King Jr., Ralph Abernathy, Fred Shuttlesworth, est né dans les églises noires du Sud. Le Social Gospel, ce mouvement chrétien progressiste de la fin du XIXe siècle, a inspiré une grande partie des réformes du New Deal sous Franklin Roosevelt. Les syndicats catholiques, les travailleurs juifs engagés dans les luttes ouvrières, les protestants libéraux qui ont soutenu la lutte contre la pauvreté, tous ces acteurs religieux progressistes ont façonné l’Amérique moderne au moins autant que la droite religieuse. Cette mémoire-là avait été effacée, marginalisée, ridiculisée. Et c’est cette mémoire que des candidats comme James Talarico au Texas, le sénateur Raphael Warnock en Géorgie, le gouverneur Josh Shapiro en Pennsylvanie ou le gouverneur Andy Beshear au Kentucky sont en train de réactiver. Ils ne créent pas quelque chose de nouveau. Ils redécouvrent quelque chose d’ancien. Ils renouent avec une tradition qui a toujours existé, mais qu’on avait laissée dormir trop longtemps.
Quand James Talarico cite l’évangile pour parler de justice
James Talarico, séminariste presbytérien et candidat démocrate au Sénat du Texas, incarne plus que quiconque ce renouveau. Sa rhétorique politique est imprégnée de références bibliques, mais des références qui dérangent profondément la droite religieuse. Il cite Jésus chassant les marchands du temple. Il rappelle le commandement d’aimer son prochain. Il évoque le devoir d’accueil de l’étranger, la défense des veuves et des orphelins, la dénonciation de l’idolâtrie de l’argent. Toutes ces références sont des références chrétiennes profondément traditionnelles, mais lorsqu’elles sont prononcées par un démocrate, elles deviennent subversives. Parce qu’elles révèlent un mensonge fondamental de la droite religieuse américaine : l’évangile n’a jamais été un manifeste pour la baisse d’impôts des plus riches, le démantèlement des protections sociales, ou la stigmatisation des minorités. Talarico fait face à Ken Paxton, le procureur général républicain du Texas, dont la carrière personnelle est pourtant marquée par de multiples scandales éthiques et juridiques. Paxton attaque Talarico sur les questions trans, sur sa théologie qu’il qualifie de « fausse », sur son prétendu progressisme déguisé. Mais l’image est devenue presque caricaturale : un homme accusé de corruption multiple qui donne des leçons de moralité à un séminariste. Et les électeurs texans, même les plus conservateurs, commencent à voir ce contraste avec lucidité.
Cette image de Talarico face à Paxton, je ne peux pas m’empêcher d’y penser comme à une scène quasi biblique. D’un côté, le jeune homme qui étudie les textes sacrés, qui parle de justice, qui veut servir. De l’autre, l’homme de pouvoir entaché de scandales, qui invoque la morale pour préserver sa position. C’est tellement archétypal que ça en devient presque suspect. Mais c’est la réalité. Et je trouve ça touchant, et un peu effrayant aussi. Parce que je me demande, est-ce que les électeurs vont vraiment voir cette différence? Est-ce que la machine médiatique conservatrice ne va pas réussir, encore une fois, à brouiller les pistes, à faire passer le séminariste pour un dangereux gauchiste et le politicien corrompu pour un défenseur des valeurs? On a vu ça tant de fois. La capacité de la droite américaine à inverser le récit, à transformer les victimes en coupables et les exploiteurs en sauveurs, est proprement phénoménale. Et pourtant, là, quelque chose me dit que ça va être différent. Que les Américains, fatigués par dix ans de chaos, fatigués par les promesses non tenues, fatigués par l’hypocrisie omniprésente, sont peut-être prêts à entendre une autre voix. Une voix qui parle de morale sans cynisme. Une voix qui parle de foi sans manipulation. Une voix qui propose une vision plus large que la guerre culturelle perpétuelle. Si Talarico gagne au Texas, et c’est un grand « si » évidemment, ce sera plus qu’une victoire électorale. Ce sera un symptôme. Le symptôme qu’une page se tourne, lentement, douloureusement, mais réellement.
De Reagan à Trump : l'histoire d'un monopole moral
Comment la droite a confisqué le langage des valeurs
Pour comprendre la nouveauté du moment actuel, il faut revenir sur la manière dont la droite religieuse américaine a méthodiquement construit son monopole sur le discours moral pendant près de cinquante ans. Tout commence dans les années 1970, avec la naissance de la Moral Majority du révérend Jerry Falwell et de groupes comme la Christian Coalition de Pat Robertson et Ralph Reed. Ces organisations ont théorisé et mis en pratique une stratégie redoutablement efficace : transformer les questions sociales (avortement, mariage homosexuel, prière à l’école, enseignement de l’évolution) en marqueurs identitaires absolus, et faire de ces questions le critère principal du vote des chrétiens conservateurs. Cette stratégie a explosé sous Ronald Reagan, atteint son apogée sous George W. Bush en 2004, et s’est mutée sous Donald Trump en une alliance plus transactionnelle mais tout aussi puissante. Les évangéliques blancs, en particulier, sont devenus l’un des blocs électoraux les plus disciplinés et loyaux du Parti républicain, votant à plus de 80% pour Trump en 2016, 2020 et 2024. Ce monopole moral a eu des conséquences dévastatrices pour le débat public américain. Il a réduit la notion de « valeurs » à quelques questions identitaires. Il a marginalisé les voix religieuses progressistes. Il a permis à des politiciens dont la vie personnelle contredisait ouvertement les enseignements évangéliques (Trump étant l’exemple parfait) de se présenter comme les défenseurs de la foi chrétienne. Et il a contribué à transformer une partie significative de l’électorat religieux en machine à voter sur des questions de « guerre culturelle », au détriment de ses propres intérêts économiques et sociaux.
L’érosion silencieuse du monopole
Mais ce monopole, aussi puissant soit-il, montre depuis quelques années des signes d’érosion réelle. Les sondages indiquent une baisse continue de l’affiliation religieuse aux États-Unis, en particulier chez les jeunes générations. Les évangéliques eux-mêmes sont divisés, avec une fracture croissante entre les fidèles plus âgés alignés sur Trump et une jeune génération plus ouverte sur les questions sociales et plus sensibilisée aux enjeux de justice raciale et climatique. Les catholiques, longtemps vus comme un bloc conservateur, votent désormais de manière plus partagée, avec une partie significative se reconnaissant dans les positions sociales du pape François, puis de son successeur. Les chrétiens noirs et latinos, traditionnellement démocrates mais courtisés par les républicains, restent majoritairement à gauche mais leurs préoccupations morales rejoignent celles des progressistes blancs sur des questions économiques. Et au sein des autres traditions religieuses, juive, musulmane, hindoue, bouddhiste, les voix progressistes se font entendre plus fortement. Le paysage religieux américain n’est plus celui de 2004. Et les démocrates, après des années de stratégie d’évitement, commencent enfin à comprendre qu’ils peuvent et doivent occuper ce terrain. Ils ne le font pas par opportunisme cynique, mais souvent par conviction profonde. Talarico est séminariste. Warnock est pasteur. Shapiro est juif pratiquant. Beshear parle ouvertement de sa foi. Ces hommes ne portent pas la religion comme un costume électoral. Ils la vivent. Et cette authenticité fait toute la différence.
Ce qui me frappe vraiment dans ce changement, c’est combien la droite religieuse américaine a fini par se discréditer elle-même. C’est presque tragique. Pendant cinquante ans, ces gens ont prêché contre l’immoralité, contre la débauche, contre l’effondrement des valeurs familiales. Et puis ils ont embrassé un Donald Trump qui incarnait absolument tout ce contre quoi ils prétendaient se battre. Un homme marié trois fois, accusé de multiples adultères, condamné dans plusieurs affaires, accusé d’agressions sexuelles, qui ment compulsivement, qui exploite les plus vulnérables, qui méprise les pauvres. Et ils l’ont soutenu. Ils l’ont défendu. Ils l’ont sacralisé. Ils sont allés jusqu’à le comparer à des figures bibliques. Et ce faisant, ils ont anéanti leur propre crédibilité morale. Pas du jour au lendemain. Lentement. Mais sûrement. Parce que des millions d’Américains, y compris parmi les chrétiens, ont vu cette hypocrisie crever les yeux. Ils ont vu que ces gens qui parlaient de morale étaient prêts à tout sacrifier pour le pouvoir. Et maintenant, quand un Talarico arrive et parle d’évangile, de justice, de service, ça résonne différemment. Parce qu’il représente une voix qui n’a pas vendu son âme. Une voix qui n’a pas fait de compromis avec le pire. Une voix qui, justement, ressemble à ce que les gens cherchaient quand ils écoutaient les prédicateurs d’autrefois. Et ça, c’est une opportunité historique pour les démocrates. Mais c’est aussi une responsabilité énorme. Parce que si eux aussi déçoivent, si eux aussi finissent par sacrifier leur cohérence pour des gains tactiques, alors la désillusion sera totale. Et le terrain redeviendra une terre brûlée.
Les autres figures qui incarnent cette mutation démocrate
Raphael Warnock, le pasteur qui fait trembler la Géorgie
Avant même que James Talarico ne devienne une figure nationale, le sénateur Raphael Warnock de Géorgie avait montré la voie. Pasteur de l’Ebenezer Baptist Church d’Atlanta, l’église même où Martin Luther King Jr. a prêché, Warnock a remporté son siège au Sénat en 2021 puis l’a conservé en 2022 dans un État politiquement contesté. Sa rhétorique mêle constamment références bibliques et plaidoyer pour la justice sociale, l’élargissement de l’accès aux soins de santé, la défense du droit de vote des minorités. Il incarne cette tradition de la Black Church qui a toujours vu dans le christianisme un appel à l’action collective contre l’injustice, pas un repli identitaire conservateur. Son collègue Jon Ossoff, premier sénateur juif de Géorgie, complète ce tableau d’une nouvelle Géorgie où la religion est mobilisée au service de l’inclusion plutôt que de l’exclusion. Ces deux figures démontrent qu’on peut gagner dans le Sud profond avec un discours qui assume la dimension spirituelle de l’engagement progressiste. C’est une révolution silencieuse mais profonde dans une région où, pendant des décennies, le Parti démocrate avait baissé les bras face à la machine évangélique conservatrice.
Josh Shapiro et Andy Beshear : le succès du juste milieu spirituel
Le gouverneur de Pennsylvanie Josh Shapiro, juif pratiquant qui parle ouvertement de la place de sa foi dans son engagement politique, et le gouverneur du Kentucky Andy Beshear, démocrate qui a remporté à deux reprises l’élection dans un État pourtant largement républicain en assumant son ancrage chrétien, complètent cette galerie de portraits. Tous deux démontrent qu’un démocrate peut gagner dans des États contestés ou même rouges en parlant authentiquement de ses valeurs spirituelles, sans pour autant abandonner les positions progressistes sur les questions économiques et sociales. Beshear, en particulier, a réussi à maintenir une popularité élevée dans un Kentucky pourtant trumpiste en parlant constamment de compassion, de responsabilité collective et de service. Son discours après des tragédies naturelles ou des fusillades a régulièrement été salué pour sa profondeur émotionnelle et spirituelle. Shapiro, lui, a fait de son humanité juive un point d’ancrage sans en faire un fardeau identitaire. Ces gouverneurs incarnent ce que pourrait être un démocrate compétitif partout aux États-Unis : enraciné dans une tradition spirituelle, mais ouvert à toutes les traditions ; sérieux sur la morale, mais sans moralisme ; engagé pour la justice, mais sans rigidité idéologique. Ils sont la preuve vivante que la formule fonctionne, et que le modèle peut s’étendre bien au-delà des bastions démocrates traditionnels.
Ce qui me touche dans ces figures, Warnock, Ossoff, Shapiro, Beshear, Talarico, c’est qu’ils ne donnent pas l’impression de réciter un texte. Ils ne donnent pas l’impression d’avoir trouvé une formule magique pour rallier les électeurs religieux. Ils donnent l’impression d’être ce qu’ils sont, vraiment. Et dans une époque où la politique est saturée de personnages calculateurs, de stratèges qui pensent à leur image avant de penser à leurs valeurs, cette authenticité a un effet électrique. Je me dis souvent que ce que les Américains, et peut-être plus largement les Occidentaux, cherchent désespérément aujourd’hui, ce n’est pas tant des programmes ou des promesses. C’est de l’authenticité. Quelqu’un qui leur parle comme on parle à un voisin. Quelqu’un qui ne fait pas semblant. Quelqu’un dont les actes correspondent aux paroles. Et les politiques qui réussissent ce pari de l’authenticité, qu’ils soient à gauche ou à droite, sont en train de marquer leur époque. Trump l’a fait à sa manière, terrible mais réelle. Bernie Sanders l’a fait. AOC l’a fait. Et maintenant, cette nouvelle vague de démocrates religieux le fait à son tour. Ce n’est pas une garantie de victoire électorale. La politique reste un sport brutal et imprévisible. Mais c’est au moins une orientation prometteuse. Une orientation qui replace la sincérité au cœur de l’engagement public. Et ça, après des décennies de cynisme triomphant, c’est presque révolutionnaire. Je l’admets : ça me redonne un peu d’espoir. Pas beaucoup. Mais un peu. Et un peu, c’est mieux que rien.
Pourquoi cette stratégie fonctionne maintenant
Une convergence de fatigue et d’aspiration
Si cette nouvelle approche démocrate fonctionne aujourd’hui alors qu’elle aurait été inaudible il y a quinze ans, c’est parce que plusieurs phénomènes convergent. D’abord, une fatigue généralisée face aux guerres culturelles permanentes. Les Américains, dans leur majorité, sont épuisés par dix années de batailles identitaires constantes, de polarisation extrême, d’agressivité dans le débat public. Ensuite, une angoisse économique massive liée aux transformations technologiques, à l’intelligence artificielle qui menace des millions d’emplois, à la précarisation croissante des classes moyennes. Cette angoisse réveille des questions morales fondamentales : qu’est-ce qu’une société juste? Comment protéger les plus vulnérables? Quelle responsabilité collective face aux bouleversements en cours? Ces questions ne trouvent pas de réponse dans les vieilles polémiques sur l’avortement ou le mariage. Elles appellent un cadre éthique plus large, plus ambitieux. Enfin, une quête de sens dans une société américaine où les communautés traditionnelles s’effritent, où la solitude explose, où les addictions de toutes sortes ravagent des régions entières. Les Américains cherchent des récits qui donnent du sens à leur vie collective. Et la droite trumpiste, malgré ses prétentions, ne propose qu’un récit de griefs, de ressentiments et de revanche. Le récit démocrate émergent, lui, propose quelque chose de plus constructif : une vision du bien commun, de la solidarité, de la dignité humaine. C’est ce contraste qui fait la force du nouveau positionnement.
Les électeurs en mouvement : portrait d’une recomposition
Les premières analyses des intentions de vote pour les midterms de 2026 montrent des recompositions significatives. Une partie des évangéliques modérés, en particulier les femmes et les jeunes, s’éloignent du Parti républicain. Des catholiques pratiquants, sensibles aux enseignements sociaux de l’Église sur la pauvreté et l’environnement, se rapprochent des démocrates qui parlent leur langage moral. Des chrétiens noirs et latinos, qui avaient été partiellement séduits par le discours conservateur sur les questions familiales, reviennent vers les démocrates qui assument une dimension spirituelle de leur engagement. Et de nombreux électeurs sans affiliation religieuse, mais en quête de sens et de cohérence éthique, se reconnaissent dans cette nouvelle gauche qui parle de valeurs sans dogmatisme. Cette recomposition n’est pas massive, elle ne va pas faire basculer tous les États rouges en bleus. Mais dans des courses serrées, dans des États-pivots comme le Texas, la Géorgie, la Pennsylvanie, le Michigan, l’Arizona ou le Wisconsin, quelques points de pourcentage suffisent à inverser les résultats. Et c’est précisément ces quelques points que les démocrates espèrent gagner avec leur nouvelle stratégie. Les sondages montrent une dynamique réelle. Reste à voir si elle se confirmera dans les urnes en novembre 2026.
Quand je regarde ces données démographiques, je me dis qu’on assiste peut-être à quelque chose qui dépasse une simple stratégie électorale. On assiste à un repositionnement civilisationnel. Pendant cinquante ans, l’Amérique a été dominée par une narration qui opposait la modernité progressiste laïque à la tradition religieuse conservatrice. Comme si on devait choisir entre les deux. Comme si être moderne, c’était nécessairement abandonner le sacré, et être religieux, c’était nécessairement rejeter le progrès. Cette dichotomie a empoisonné la vie politique américaine. Elle a forcé des millions de gens à se trahir d’un côté ou de l’autre. Et là, je vois émerger une troisième voie. Une voie qui dit : on peut être moderne et croyant. On peut défendre les droits LGBTQ et lire la Bible. On peut soutenir l’avortement légal et fréquenter une église. On peut combattre les inégalités économiques au nom de l’évangile. On peut être féministe et juive pratiquante. On peut être progressiste et musulman dévot. Cette synthèse, qui paraissait impossible il y a dix ans, devient réelle dans certains discours, certaines campagnes, certains élus. Et ça change tout. Parce que ça libère des millions d’Américains de l’obligation de choisir entre leur foi et leurs convictions politiques. Ça leur permet d’être eux-mêmes pleinement. Et un électorat qui peut être lui-même, c’est un électorat qui se mobilise. C’est peut-être ça, finalement, l’enjeu profond de cette mutation. Pas tant gagner des élections, même si évidemment ça compte. Mais permettre à un peuple de se réconcilier avec lui-même. Si seulement on pouvait s’inspirer de ça ailleurs.
Les risques et les limites d'une stratégie audacieuse
Le piège de la récupération cynique
Cette stratégie démocrate n’est pourtant pas sans risques. Le premier, et peut-être le plus important, est celui de la récupération cynique. Si demain, des candidats démocrates moins authentiques que Talarico ou Warnock tentent d’imiter leur rhétorique religieuse sans en avoir la conviction profonde, cela sonnera faux. Et les électeurs, en particulier les électeurs religieux, ont un radar très affûté pour détecter l’inauthentique. Une vague de politiciens parlant soudain de foi pour gagner des voix produirait l’effet inverse de celui recherché. Il faudra donc que le Parti démocrate sache distinguer ceux qui ont vraiment cette dimension dans leur parcours et ceux qui font du marketing religieux. Le deuxième risque est celui de l’aliénation d’une partie de la base laïque. Les démocrates progressistes ont passé des années à défendre la séparation stricte de l’Église et de l’État, à se méfier de tout mélange entre politique et religion. Voir leur parti embrasser ouvertement une rhétorique spirituelle peut provoquer des tensions internes, en particulier chez les jeunes urbains, les athées, les agnostiques, qui constituent une part importante de l’électorat démocrate dans certaines régions. Le défi consistera à articuler les deux : assumer la dimension spirituelle là où elle existe authentiquement, tout en respectant la dimension laïque qui reste fondamentale pour beaucoup. Cet équilibre est délicat. Il demandera de l’intelligence politique et beaucoup de doigté.
L’attaque inévitable de la droite religieuse
Le troisième risque, et non des moindres, vient de la réaction de la droite religieuse. Confrontée à cette concurrence inattendue sur son propre terrain, elle ne va pas rester passive. On voit déjà Ken Paxton attaquer James Talarico sur sa « théologie déviante », en utilisant les mêmes arguments qu’avaient utilisés les conservateurs contre Jeremiah Wright, l’ancien pasteur de Barack Obama. On verra des prédicateurs influents dénoncer comme hérétique tout démocrate qui ose parler d’évangile. On verra des médias conservateurs déformer les positions de ces candidats pour les présenter comme des loups dans des bergeries spirituelles. On verra peut-être même des appels au boycott religieux, des pressions sur les fidèles, des sermons enflammés contre la « gauche démoniaque ». Cette guerre théologique va être violente. Et elle pourrait, dans certains contextes, fonctionner et neutraliser une partie des gains potentiels. Mais elle pourrait aussi se retourner contre ses auteurs, en révélant au grand jour l’instrumentalisation politique de la foi par la droite religieuse. Beaucoup dépendra de la capacité des démocrates à tenir leur ligne avec dignité, sans répondre à la provocation par la provocation. À montrer que leur foi, ou leur respect des traditions spirituelles diverses, est sincère et constructif. C’est un combat culturel de longue haleine. Mais c’est un combat qui, pour la première fois depuis longtemps, n’est plus gagné d’avance par la droite.
Je ne veux pas trop m’emballer, parce que je sais comment ces choses peuvent tourner. J’ai vu trop de fois des dynamiques prometteuses se faire écraser par la brutalité du jeu politique américain. J’ai vu trop d’espoirs déçus, de promesses trahies, de mouvements qui s’épuisent. Et pourtant, je ne peux pas non plus rester totalement cynique. Parce que ce qui se passe avec Talarico, Warnock, Shapiro, Beshear et les autres, ce n’est pas un coup de com éphémère. C’est une tendance de fond. C’est une recomposition qui s’inscrit dans le long terme. Et même si elle ne produit pas tous les résultats escomptés en 2026, elle pose des bases pour 2028, 2030, et au-delà. Les générations qui montent sont moins liées à la droite religieuse traditionnelle. Elles cherchent du sens autrement. Elles veulent des leaders qui parlent vrai, qui assument leurs convictions, qui ne se cachent pas derrière des formules creuses. Et ce que ces nouveaux démocrates religieux offrent correspond à cette attente. Évidemment, ce n’est pas tout. Il faudra aussi des politiques économiques solides, des propositions concrètes, une capacité à gouverner. La belle rhétorique ne suffit jamais. Mais elle ouvre des portes. Elle invite des électorats qui s’étaient refermés. Elle permet des conversations qui paraissaient impossibles. Et dans une démocratie aussi polarisée que celle des États-Unis, rouvrir des portes, c’est déjà une victoire. C’est déjà un pas vers quelque chose de moins toxique. C’est ça, peut-être, ce que cette campagne 2026 nous apprend : qu’il est encore possible de réinventer les coalitions, de renouveler les langages, de surprendre l’adversaire en occupant son terrain. Et ça, franchement, ça me donne envie d’y croire un peu.
Conclusion : Une bataille pour l'âme de l'Amérique
Ce que cette mutation dit du moment historique
La campagne de 2026 aux États-Unis n’est pas qu’une élection comme les autres. Elle se déroule dans un contexte de polarisation extrême, de crise démocratique profonde, de remise en question des institutions, de tensions économiques et géopolitiques majeures. Dans ce contexte, le fait que les démocrates émergent enfin avec un langage moral assumé, enraciné dans des traditions spirituelles diverses, capable de parler à la fois aux croyants et aux non-croyants, est un événement politique d’une importance capitale. Cela ne garantit pas leur victoire. Le Parti républicain reste puissant, organisé, soutenu par d’immenses moyens financiers et médiatiques. Il dispose encore d’avantages structurels considérables dans le système électoral américain. Mais la guerre culturelle que la droite a remportée pendant cinquante ans n’est plus jouée d’avance. Le monopole moral conservateur se fissure. Et de cette fissure émerge la possibilité d’un autre récit, plus large, plus inclusif, plus juste. Que ce récit s’impose ou pas, qu’il transforme durablement la politique américaine ou qu’il s’épuise au fil des cycles électoraux, dépendra largement de la capacité des nouveaux porteurs de cette parole à rester authentiques, cohérents, courageux. Ils ne sont pas seuls dans ce combat. Ils s’inscrivent dans une longue lignée d’Américains qui ont mêlé foi et engagement civique pour faire avancer leur pays. De Frederick Douglass à Dorothy Day, de Martin Luther King à Cesar Chavez, cette tradition existe, vivante, fertile, transformatrice. Elle se réveille. Et c’est peut-être l’événement politique le plus important des États-Unis en ce moment.
Je termine cette chronique avec un sentiment mixte. D’un côté, je suis sincèrement touché par ce que je vois émerger. Touché par ces figures qui osent parler de foi et de justice ensemble, sans cynisme, sans calcul, ou en tout cas avec une part de sincérité qui semble réelle. Touché parce que ça réveille en moi quelque chose que je croyais éteint depuis longtemps : la conviction que la politique peut être autre chose qu’un cirque de manipulation. De l’autre côté, je reste méfiant. Parce que j’ai vu trop de promesses non tenues, trop de mouvements prometteurs écrasés par la machine, trop d’espoirs broyés. Et je sais aussi qu’aux États-Unis, plus qu’ailleurs peut-être, les forces conservatrices ont une capacité de résilience et de résistance proprement effrayante. Talarico peut perdre. Warnock peut être attaqué jusqu’à l’épuisement. Shapiro peut être marginalisé. Tout est possible. Mais je veux croire que même si ces individus précis échouent, le mouvement qu’ils incarnent, lui, ne s’arrêtera pas. Parce qu’il répond à un besoin profond. Le besoin de réconciliation entre la vie spirituelle et la vie publique. Le besoin de langages qui parlent à l’âme et pas seulement au portefeuille. Le besoin de retrouver des récits qui donnent du sens à nos efforts collectifs. Ce besoin, il ne va pas disparaître. Il va grandir, au contraire, à mesure que les crises s’aggraveront. Et tôt ou tard, des hommes et des femmes politiques sauront répondre à ce besoin. Peut-être ceux-là. Peut-être d’autres. Mais l’orientation est juste. Et c’est déjà ça. Dans un monde qui semble parfois aller au gouffre, c’est même beaucoup.
Signé Jacques Pj Provost, chroniqueur
Sources
Alex Henderson, « Democrats are making an old GOP line of attack their own — and it’s working », AlterNet, 10 juin 2026. E.J. Dionne Jr., tribune dans le New York Times, juin 2026. Reportages sur les campagnes de James Talarico (Texas), Raphael Warnock et Jon Ossoff (Géorgie), Josh Shapiro (Pennsylvanie), Andy Beshear (Kentucky).
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