La question de savoir si William Shakespeare a réellement écrit les pièces qui lui sont attribuées fait débat depuis environ deux cents ans, soit suffisamment longtemps pour attirer l’attention d’érudits sérieux, d’excentriques convaincus et de tous ceux qui se situent entre les deux. Le débat sur la paternité de ces œuvres n’est pas exactement une théorie marginale, mais il ne fait pas non plus l’objet d’un consensus académique général. Les arguments vont dans les deux sens, ce qui rend cette question véritablement intéressante, au-delà d’une simple théorie du complot. Voici 10 raisons pour lesquelles les sceptiques ont des arguments à faire valoir, et 10 raisons pour lesquelles ceux qui doutent des sceptiques en ont probablement encore plus.
1. Il n'a laissé aucun manuscrit
Il n’existe pas une seule page d’une pièce de Shakespeare écrite de sa main, ce qui est inhabituel pour un auteur de cette envergure et à cette production. L’absence totale de brouillons, de correspondance concernant les pièces ou d’exemplaires annotés a toujours été difficile à expliquer pour les défenseurs de l’attribution traditionnelle.
2. Son niveau d'études était limité
Shakespeare a fréquenté un collège à Stratford, mais n’a pas suivi d’études universitaires ; or, ses pièces s’inspirent de sources françaises, italiennes et grecques classiques qui auraient nécessité un apprentissage autodidacte approfondi ou l’accès à quelqu’un qui les possédait. La profondeur de ses connaissances juridiques, courtoises et diplomatiques a semblé à certains chercheurs dépasser ce qu’un élève de collège issu d’une ville de province aurait pu raisonnablement acquérir.
3. Son testament ne mentionnait aucun livre
À la mort de Shakespeare en 1616, son testament était suffisamment détaillé pour mentionner son deuxième meilleur lit, mais ne faisait aucune allusion à des livres, des manuscrits ou tout autre bien littéraire. Pour un homme qui aurait écrit trente-sept pièces de théâtre et plus de cent cinquante sonnets, l’absence de toute référence à un héritage écrit a toujours semblé étrange.
4. Les références contemporaines sont rares
Pour quelqu’un qui était censé être le dramaturge le plus célèbre de Londres, Shakespeare a laissé étonnamment peu de traces dans les écrits personnels de ses contemporains. Le genre de correspondance, de lettres d’admiration ou de potins littéraires qui entouraient d’autres écrivains de l’époque est largement absent des archives le concernant.
5. Le monument de Stratford a été modifié
Le monument érigé en l’honneur de Shakespeare dans l’église Holy Trinity de Stratford semble avoir été modifié après sa mort, et les premiers dessins montrent un personnage tenant un sac plutôt qu’une plume. Certains chercheurs avancent que cette image littéraire aurait été ajoutée a posteriori à ce qui était à l’origine un mémorial plus modeste.
6. Francis Bacon savait tout ce que savaient les pièces de théâtre
Francis Bacon était un avocat, un philosophe et un homme d’État qui possédait précisément le type de formation, les relations à la cour et l’étendue des connaissances que ces pièces semblent exiger. Depuis le XIXe siècle, ses admirateurs soutiennent que la précision juridique des pièces et la connaissance approfondie de la vie aristocratique qu’elles révèlent désignent plutôt une personne ayant exactement son parcours que celui de Shakespeare.
7. Le comte d'Oxford est une alternative séduisante
Edward de Vere, dix-septième comte d’Oxford, a beaucoup voyagé en Italie, a suivi une formation en droit, a fréquenté les cercles de la cour et a vécu des expériences personnelles qui correspondent, avec une précision suspecte, à plusieurs pièces de théâtre. La théorie oxfordienne a recueilli un soutien sérieux de la part des universitaires, même si elle n’est jamais devenue l’opinion dominante parmi les spécialistes de Shakespeare.
8. Les pièces témoignent d'une connaissance approfondie de la vie aristocratique
Les cours, les protocoles, les particularités de la vie de la haute société dépeintes dans les pièces sont rendus avec une familiarité difficile à expliquer chez quelqu’un qui n’a jamais évolué dans ces milieux. Les sceptiques estiment que ce niveau de détail correspond davantage à quelqu’un qui a vécu cette réalité qu’à quelqu’un qui s’y serait plongé par le biais de recherches.
9. L'écriture à la commande était courante mais passait inaperçue
L’écriture collaborative et l’écriture fantôme étaient des pratiques courantes dans le théâtre élisabéthain, et le fait de publier une œuvre sous le nom d’autrui n’était pas particulièrement mal vu. Un aristocrate désireux d’écrire des pièces mais ne pouvant y apposer son nom pour des raisons de classe disposait ainsi d’un mécanisme bien établi pour les faire connaître au grand public.
10. Ses filles étaient analphabètes
Les deux filles de Shakespeare ne savaient ni lire ni écrire, ce qui n’est pas impossible pour un homme doté d’un génie littéraire, mais cela donne tout de même à réfléchir. Cela laisse supposer un foyer peu tourné vers les livres ou l’érudition, ce qui contraste quelque peu avec l’image de l’esprit le plus lettré de la langue anglaise.
Et voici 10 raisons pour lesquelles l’homme de Stratford les a probablement écrites, après tout.
1. Ses contemporains l'ont accepté
Ben Jonson, qui connaissait Shakespeare personnellement et n’avait aucune raison particulière de couvrir un imposteur, a écrit avec admiration à son sujet en le citant nommément après sa mort et l’a désigné comme l’auteur des pièces. Jonson avait la langue bien pendue et l’esprit suffisamment compétitif pour qu’une révélation posthume lui eût convenu, mais il ne l’a pas fait.
2. Le label Globe Theatre Records le soutient
Shakespeare était actionnaire du Globe Theatre et membre actif de la troupe des King’s Men ; les documents comptables qui nous sont parvenus le situent clairement au cœur du milieu professionnel dont sont issues ces pièces. L’attribution de ces œuvres n’était pas une affirmation littéraire abstraite, mais une affirmation institutionnelle émanant de personnes qui travaillaient à ses côtés.
3. Les origines provinciales n'ont pas empêché le génie de s'exprimer
L’argument selon lequel un habitant de Stratford n’aurait pas pu écrire ces pièces repose en partie sur une idée reçue liée à la classe sociale, selon laquelle le génie nécessiterait une éducation et un milieu social adéquats, ce que l’histoire a maintes fois démenti. Marlowe était issu d’une famille de cordonniers, et personne ne remet sérieusement en cause sa paternité littéraire.
4. Le « First Folio » le nomme clairement
Le « First Folio » de 1623, compilé par des collègues qui avaient travaillé avec Shakespeare pendant des années, le désigne sans réserve comme l’auteur. S’il y avait eu un secret à protéger, ceux qui étaient le plus à même de le connaître étaient précisément ceux qui ont réalisé cet ouvrage.
5. Les sonnets vus sous un angle personnel
Il est difficile de considérer ces sonnets comme l’œuvre d’un nègre littéraire chargé de rédiger des textes destinés à la biographie émotionnelle d’autrui, d’autant plus que plusieurs d’entre eux contiennent des détails qui concordent avec ce que l’on sait de la vie réelle de Shakespeare. Les nègres littéraires ont en effet tendance à ne pas intégrer ce genre de précisions.
6. Les autres candidats présentent des problèmes rédhibitoires
Chaque auteur alternatif proposé se heurte à un problème de chronologie : soit sa mort précède celle des pièces écrites après la sienne, soit sa biographie ne correspond pas aussi parfaitement que l’exige la théorie. Oxford est mort en 1604, ce qui signifie qu’il n’a pas pu écrire La Tempête, généralement datée de 1610 ou 1611.
7. La collaboration était normale, elle n'avait rien de suspect
Les spécialistes estiment aujourd’hui que Shakespeare a collaboré à la rédaction de plusieurs pièces, et que le théâtre élisabéthain était un milieu véritablement collaboratif, où plusieurs auteurs travaillaient sur un même sujet. Les indices de cette collaboration laissent entrevoir un dramaturge ordinaire évoluant dans un environnement de travail ordinaire, et non un génie solitaire et méconnu.
8. Les archives locales de Stratford sont cohérentes
Les archives de Stratford nous révèlent un Shakespeare prospère, propriétaire foncier et respecté dans sa région, celui d’un homme qui avait suffisamment bien réussi à Londres pour prendre une retraite confortable. Ce ne sont pas les traces d’une personne dont la vie professionnelle n’aurait été qu’une fiction.
9. Les anti-stratfordiens ne se sont jamais mis d'accord sur une alternative
En deux cents ans de scepticisme organisé, les sceptiques ne se sont jamais ralliés à un seul candidat alternatif. Bacon, Oxford et Marlowe ont tous eu de fervents défenseurs, et aucune de ces théories n’a permis de trancher le débat.
10. L'absence de preuve ne prouve pas l'absence
Les manuscrits manquants, la correspondance clairsemée, le testament dépourvu de référence à un ouvrage : la plupart de ces lacunes s’expliquent davantage par la fragilité des sources historiques de cette période que par une quelconque conspiration. Exiger de Shakespeare qu’il réponde à des critères d’archivage que la plupart de ses contemporains ne pouvaient pas satisfaire n’est pas tout à fait l’argument qu’il semble être.