Moscou, deux fois en une semaine : la raffinerie de Kapotnya visée
Dans les premiers jours de l’opération, l’Ukraine a choisi une cible symbolique et stratégique à la fois : la raffinerie de Kapotnya, dans le district sud de Moscou. Premier raid le 16 juin 2026, avec incendie visible à plusieurs kilomètres de la capitale russe. Second raid deux jours plus tard, le 18 juin, touchant cette fois l’unité ELOU-AVT-6, le cœur du processus de raffinage. Cette installation, l’une des dix plus grandes de Russie, couvrant environ 40 % des besoins en carburant de la région de Moscou, est désormais hors service pour au moins six mois selon les estimations de sources industrielles citées par Reuters.
Frapper Moscou deux fois en 48 heures envoie un message que les défenses antiaériennes russes peinent à démentir. La capitale, censée être la cité la mieux protégée du pays, ne peut plus garantir l’inviolabilité de ses installations industrielles stratégiques. Les habitants de Kapotnya ont vu la fumée. Ils ont filmé les incendies. Et ces images ont circulé sur Internet, malgré les tentatives de contrôle de l’information par les autorités russes.
Les vecteurs du raid : FP-1, Lyutyi et drones type Shahed ukrainiens
Les drones utilisés dans les frappes sur Kapotnya ont été identifiés par des analystes OSINT sur la base des images disponibles : des FP-1, des Lyutyi et des appareils de type Shahed — une adaptation ukrainienne du drone iranien que la Russie utilise contre l’Ukraine, rétroingénié et amélioré par les ingénieurs ukrainiens. Cette ironie n’a pas échappé aux observateurs : les drones que l’Iran livre à la Russie pour frapper l’Ukraine sont devenus des modèles que l’Ukraine utilise pour frapper la Russie.
La diversification des vecteurs est délibérée. En utilisant des systèmes différents avec des profils de vol distincts, l’Ukraine complique la tâche des systèmes de détection et d’interception russes, qui doivent gérer simultanément des menaces à différentes altitudes, vitesses et signatures radar. C’est une approche de saturation par la complexité — pas seulement par le nombre — qui s’est révélée efficace.
Les drones FP-1 et Lyutyi sont des symboles de la renaissance industrielle ukrainienne de guerre. Ces noms inconnus du grand public représentent des années de travail d’ingénieurs ukrainiens qui développaient leurs systèmes sous les bombardements, souvent dans des conditions de sécurité précaires, avec des ressources limitées. Quand ces drones atteignent Moscou, c’est leur triomphe autant que celui de l’armée ukrainienne. Je voulais les nommer.
Jours 11 à 20 : l'opération s'étend vers l'Oural
Ufa, Bachkirie : 1 300 kilomètres au-delà des lignes
Si les frappes sur Moscou ont été les premières à faire la une, c’est la frappe sur Ufa, le 25 juin 2026, qui a redéfini les paramètres stratégiques de l’opération. Plus de 1 300 kilomètres de distance, deux des trois raffineries Bachneft du complexe industriel nord de la ville touchées : Bachneft-Ufaneftekhim et probablement Bachneft-Novoil. Le complexe appartient à Rosneft, le géant pétrolier d’État contrôlé par le régime de Poutine.
Cette frappe représente une rupture qualitative dans l’opération des 40 jours. Elle n’est pas dans les zones traditionnelles d’opération des drones ukrainiens. Elle atteint une région que la Russie considérait comme un arrière sécurisé, protégé par sa distance même. En frappant Ufa, l’Ukraine dit à chaque région industrielle russe — à l’Oural, à la Volga, à la Sibérie occidentale — que la distance ne suffit plus comme protection. C’est un changement de paradigme stratégique.
Le gouverneur Khabirov dément, la fumée confirme
La réaction officielle à la frappe d’Ufa a suivi le script habituel du régime russe face aux coups ukrainiens réussis. Le gouverneur de Bachkirie, Radiy Khabirov, a immédiatement affirmé que les défenses avaient repoussé l’attaque et que seuls des débris avaient causé des dégâts limités. Les usines fonctionneraient normalement. Mais les images satellite, les analyses OSINT du canal Telegram Astra, et surtout la fumée noire visible à des kilomètres ont contredit cette version officielle avec une brutalité éloquente.
Moscou a aussi imposé des restrictions d’accès à Internet mobile en Bachkirie pendant l’alerte aux drones — un signal que quelque chose de sérieux s’est produit. Car les autorités russes n’auraient pas coupé l’Internet mobile si les défenses avaient vraiment fonctionné comme annoncé. Cette censure réflexe est devenue, paradoxalement, le meilleur indicateur que les frappes ukrainiennes atteignent leurs objectifs : quand Internet est coupé, c’est que la frappe a réussi.
Le mécanisme de la censure russe est devenu son propre ennemi. Chaque coupure d’Internet mobile dans une région frappée est un signal involontaire qui dit au monde : « La frappe a réussi, et nous cherchons à contrôler l’information ». L’Ukraine, ses alliés, et les observateurs internationaux ont appris à lire cette censure comme une confirmation. Moscou a transformé son outil de contrôle en outil de vérification de ses propres défaites. C’est absurde, et c’est révélateur.
La Crimée dans l'opération : le front sud de la pression ukrainienne
Sébastopol, le pont de Kertch et les installations logistiques
L’opération des 40 jours ne se limite pas aux frappes en profondeur sur le territoire continental russe. Elle inclut également des raids continus sur les installations de la Crimée, péninsule occupée dont le régime de Poutine a fait un symbole de son empire et une base logistique avancée. Le port de Sébastopol, les installations navales, les dépôts de carburant et de munitions, les systèmes de défense antiaérienne basés dans la péninsule — toutes ces cibles sont dans la ligne de mire de l’opération des 40 jours.
La Crimée est doublement précieuse pour l’Ukraine dans cette stratégie. C’est à la fois un symbole politique — sa reconquête reste l’objectif déclaré de Kyiv — et un nœud logistique militaire essentiel pour les opérations russes en mer Noire et dans le sud de l’Ukraine. Chaque installation détruite en Crimée réduit la capacité de la Russie à projeter sa puissance dans la région et à maintenir ses approvisionnements vers le front.
La mer Noire comme théâtre de la guerre économique
La guerre en mer Noire est l’un des fronts les moins couverts mais les plus significatifs du conflit. L’Ukraine a réussi à neutraliser une partie significative de la flotte de la mer Noire russe — notamment en coulant ou endommageant plusieurs navires importants — avec des drones maritimes de surface. Cette pression navale fait partie intégrante de l’opération des 40 jours : elle vise à priver la Russie de sa capacité à projeter sa puissance navale en mer Noire et à protéger ses routes d’approvisionnement vers la Crimée.
Le résultat de cette campagne navale est que la Russie a dû déplacer une partie de sa flotte de mer Noire vers la mer Caspienne, hors de portée des drones ukrainiens mais aussi hors de toute utilité opérationnelle dans le conflit. C’est un succès tactique considérable pour une marine ukrainienne qui n’a techniquement plus de grands navires de surface depuis 2022.
La campagne navale ukrainienne en mer Noire est l’une des histoires les plus remarquables de cette guerre, et elle mérite un article entier. Des drones maritimes de surface, fabriqués artisanalement au début, ont réussi à neutraliser une partie de la flotte de la mer Noire russe — une flotte qui était censée être l’une des plus puissantes de la région. C’est le triomphe de l’ingéniosité sur la puissance brute, et c’est profondément inspirant.
Les chiffres derrière les flammes : quantifier la pression économique
Production de raffinage russe en baisse d’un tiers
Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a fourni un chiffre frappant lors de sa conversation avec l’Atlantic Council le 25 juin 2026 : la production de raffinage russe a chuté d’un tiers depuis le début de la campagne de frappes ukrainiennes sur les installations pétrolières. C’est un chiffre d’une gravité considérable pour une économie dont les exportations énergétiques sont le moteur principal. Réduire d’un tiers la capacité de raffinage, c’est réduire d’autant les revenus tirés des produits pétroliers exportés et les approvisionnements internes en carburant.
Dans ce contexte économique déjà tendu — déficit budgétaire dépassant 80 milliards de dollars, dépenses de défense à plus de 40 % du budget fédéral, fonds souverain qui s’épuise — cette réduction de la production de raffinage s’ajoute à une pression cumulative considérable. La Russie n’est pas au bord de l’effondrement économique immédiat, mais elle est sur une trajectoire de dégradation progressive qui s’accélère avec chaque raffinerie mise hors service.
Les obligations russes chutent : les marchés signalent l’inquiétude
Les marchés financiers russes envoient leurs propres signaux d’alarme. Les obligations d’État russes ont chuté face aux plans d’augmentation des dépenses de guerre, avec des rendements atteignant environ 15 % — un niveau qui indique une méfiance des investisseurs envers la capacité de la Russie à honorer ses dettes à long terme. Les rendements obligataires élevés signalent que les acheteurs d’obligations exigent une prime de risque croissante pour détenir de la dette russe.
Parallèlement, la Russie prévoit d’augmenter ses dépenses militaires de 4 à 5 trillions de roubles supplémentaires en 2026, selon des données publiées par Bloomberg le 23 juin. Cette augmentation dans un contexte de revenus dégradés par les frappes et les sanctions crée une pression fiscale structurelle. Le conseiller sanctions de Zelensky, cité par RBC-Ukraine le 26 juin 2026, a résumé la situation en une phrase : «l’économie russe a atteint une impasse».
Des rendements obligataires à 15% sur la dette souveraine russe : c’est un chiffre que les analystes financiers lisent d’une façon très différente des analystes militaires. Pour un économiste, c’est un signal de détresse souveraine — les marchés commencent à prier pour être payés. Pour un stratège, c’est une confirmation que la pression économique combinée des sanctions et des frappes ukrainiennes fonctionne. Je suis ni économiste ni stratège, mais je lis les deux, et les deux disent la même chose : la Russie est en difficulté.
Les 40 jours dans le temps : la logique de la campagne longue
Pourquoi 40 jours ? La durée comme signal stratégique
Le choix du chiffre 40 pour désigner cette opération n’est peut-être pas anodin dans un pays dont l’histoire religieuse et culturelle est profondément marquée par ce nombre — les 40 jours du carême, les 40 années dans le désert. Pour une partie de l’audience ukrainienne et internationale, l’allusion est subtile mais présente. Mais au-delà du symbolisme, la durée de 40 jours est aussi une donnée opérationnelle : c’est suffisamment long pour produire des effets économiques cumulatifs réels, suffisamment court pour maintenir un rythme intense sans épuiser les capacités de production de drones.
Une campagne de 40 jours de frappes intensifiées sur les infrastructures énergétiques et logistiques russes impose à la Russie une dépense continue de missiles intercepteurs et de ressources de défense aérienne. Chaque drone intercepté coûte de l’argent et un missile d’interception. Chaque drone qui n’est pas intercepté coûte une installation endommagée. Dans les deux cas, l’Ukraine impose un coût à la Russie.
Après 40 jours : une pause ou une escalade ?
La question que tous les analystes se posent est : que se passera-t-il au terme des 40 jours ? Zelensky a annoncé cette durée publiquement, ce qui crée une attente. À l’issue de la période, l’Ukraine fera-t-elle une pause pour évaluer les résultats ? Prolongera-t-elle l’opération ? La transformera-t-elle en une nouvelle phase plus intense ? Les réponses dépendent des résultats obtenus, des stocks de drones disponibles, et des priorités militaires sur le front terrestre.
Ce qui est certain, c’est que les capacités ukrainiennes de frappe en profondeur ne disparaîtront pas à la fin des 40 jours. L’infrastructure industrielle et les doctrines opérationnelles construites pour cette campagne resteront en place. L’Ukraine peut à tout moment décider de reprendre des frappes en profondeur. Cette menace permanente est en elle-même un atout stratégique — elle force la Russie à maintenir un dispositif de défense coûteux sur l’ensemble de son territoire, même entre les campagnes actives.
La menace permanente, c’est peut-être l’aspect le plus sous-estimé de la stratégie ukrainienne. Même quand l’Ukraine ne frappe pas activement à 1 300 km de profondeur, la Russie sait qu’elle peut le faire. Elle doit donc maintenir des défenses, des patrouilles, des systèmes d’alerte — tout cela a un coût permanent. C’est ce qu’on appelle le « coût de la défense imposée par l’adversaire » — et c’est une forme de victoire même quand aucun drone n’est en vol.
Le front humain : les soldats, les ingénieurs, les civils
Les ingénieurs dans l’ombre : ceux qui fabriquent les armes qui brûlent les raffineries
Derrière chaque frappe de drone se trouvent des centaines d’ingénieurs, de techniciens, d’ouvriers spécialisés qui fabriquent, testent, programment et déploient ces systèmes. En Ukraine, cette industrie s’est développée dans des conditions extraordinaires : ateliers délocalisés pour éviter les frappes russes, chaînes de production décentralisées, financement par des fonds privés et publics. C’est une révolution industrielle de guerre, menée à la vitesse que l’urgence impose.
Ces personnes ne font pas la une des journaux. On ne connaît pas leurs noms — pour des raisons de sécurité évidentes. Mais leurs créations — les FP-1, les Lyutyi, les drones longue portée anonymes qui brûlent les raffineries d’Ufa — sont les outils les plus efficaces que l’Ukraine possède dans sa guerre économique contre la Russie. Ils méritent une reconnaissance que le secret opérationnel leur interdit d’obtenir publiquement.
Les civils ukrainiens qui paient le prix de la résistance
L’opération des 40 jours se déroule dans un contexte où les civils ukrainiens continuent de payer un prix terrible. Pendant que les drones ukrainiens frappent les raffineries russes, les missiles russes continuent de s’abattre sur les villes ukrainiennes. Les Kh-22, les Kh-101, les drones Shahed iraniens — la Russie frappe sans relâche les infrastructures électriques, les immeubles résidentiels, les hôpitaux ukrainiens. La guerre n’a pas de pause humanitaire pour les Ukrainiens, même pendant que leurs drones frappent loin.
Cette réalité est importante à garder en vue pour ne pas tomber dans une narration trop abstraite de la guerre économique. Derrière les chiffres de production de raffinage et les statistiques d’obligations d’État russes, il y a des gens qui meurent en Ukraine chaque jour. L’opération des 40 jours est une stratégie militaire brillante, mais elle se déroule au milieu d’une tragédie humaine continue dont la responsabilité première incombe à Vladimir Poutine.
Je ne veux jamais perdre de vue la réalité humaine derrière les analyses stratégiques. Il est facile de se fasciner pour la sophistication des frappes de drones, pour les chiffres économiques russes, pour les calculs géopolitiques — et d’oublier que pendant ce temps, des Ukrainiens meurent sous les bombes russes. L’opération des 40 jours est nécessaire, mais elle n’efface pas la souffrance quotidienne. Et cette souffrance doit rester au centre de notre attention.
Zelensky stratège : la communication comme arme
La déclaration publique comme signal à multiples destinataires
En annonçant publiquement l’opération des 40 jours, Zelensky joue sur plusieurs registres simultanément. À destination des alliés occidentaux : l’Ukraine n’est pas passive, elle a une stratégie, elle prend des initiatives. Ce message est crucial à l’approche du sommet de l’OTAN d’Ankara des 7-8 juillet 2026, où les discussions sur le soutien à l’Ukraine seront au cœur des débats. À destination des Ukrainiens : leur pays contre-attaque, leur sacrifice sert à quelque chose, le gouvernement a un plan. À destination de Poutine : quarante jours de pression arrivent, préparez-vous.
Cette capacité à transformer une opération militaire en outil de communication politique est l’une des forces les plus sous-évaluées de Zelensky. Il comprend mieux que la plupart des dirigeants contemporains que dans une guerre moderne, le récit est une arme aussi importante que les missiles. Contrôler le récit, donner à la résistance une forme narrative — un plan, un calendrier, une ambition — renforce la détermination alliée et affaiblit la volonté ennemie.
L’Ukraine au sommet d’Ankara : ce que les frappes disent aux alliés
Le sommet de l’OTAN d’Ankara, les 7-8 juillet 2026, se tient dans un contexte marqué par les réussites de la campagne ukrainienne en profondeur. Zelensky y participera, et les frappes sur Kapotnya et Ufa constituent un argument concret en faveur d’un soutien accru. Elles montrent que l’Ukraine utilise efficacement ses capacités, qu’elle prend des initiatives stratégiques, et qu’un soutien supplémentaire produira des résultats tangibles.
Le secrétaire général Rutte a annoncé que le sommet d’Ankara devrait voir l’annonce de «dizaines de milliards» en nouveaux contrats de défense, et que Zelensky y participera directement. L’Ukraine a tout intérêt à ce que l’opération des 40 jours produise des résultats visibles avant ce sommet — et les frappes sur Moscou, sur Ufa, sur la Crimée sont autant de preuves concrètes présentées aux alliés.
La synchronisation entre les opérations militaires ukrainiennes et les grands rendez-vous diplomatiques est quelque chose que j’observe depuis le début de la guerre. Zelensky est peut-être le meilleur communicant politique de sa génération — pas parce qu’il ment bien, mais parce qu’il aligne les actes sur les mots avec une cohérence rare. Quand il dit que l’Ukraine frappe, les raffineries brûlent. Cette cohérence est en elle-même une forme de crédibilité diplomatique.
La réponse russe : de la propagande aux mesures d'urgence
Moscou entre déni et adaptation logistique
La réponse officielle russe aux frappes de l’opération des 40 jours suit deux registres parallèles. En communication publique : déni ou minimisation systématique des dégâts, affirmations que les défenses ont «repoussé» les attaques, silence sur les conséquences économiques réelles. En gestion de crise interne : mesures d’urgence pour compenser les pertes de production, plans d’importation de carburant par mer, renforcement (relatif) des défenses autour des installations clés.
Cette double réponse révèle la tension fondamentale du régime de Poutine : il doit maintenir une apparence de contrôle et d’invulnérabilité pour la consommation interne, tout en gérant en coulisse les conséquences réelles de frappes qui ont désorganisé une partie significative de son infrastructure industrielle. La propagande et la réalité tirent dans des directions opposées, et gérer cet écart croissant est un défi de gouvernance que le Kremlin n’avait pas anticipé.
L’adaptation des défenses antiaériennes russes : coûteuse et insuffisante
Face à la campagne ukrainienne, la Russie a tenté d’améliorer ses défenses contre les drones longue portée. Elle a déployé davantage de systèmes antiaériens à basse altitude, développé des contre-mesures électroniques, créé des zones d’exclusion aérienne renforcées autour des installations stratégiques. Mais protéger efficacement des milliers d’installations industrielles réparties sur un territoire de plus de 17 millions de km² est une tâche que même l’armée russe ne peut pas accomplir avec ses ressources antiaériennes disponibles.
Le coût de cette défense étendue est considérable. Chaque système Pantsir ou Tor déployé pour protéger une raffinerie à l’Oural est un système de moins disponible pour le front ukrainien. Chaque missile d’interception tiré contre un drone coûte plus cher que le drone lui-même. Et chaque fois que la Russie renforce la défense d’une zone, l’Ukraine peut simplement frapper ailleurs. C’est la logique implacable du drone contre le missile défensif, et elle avantage structurellement l’attaquant.
Le rapport coût-efficacité du drone offensif contre le missile défensif est l’un des paradoxes de cette guerre. Un drone ukrainien longue portée coûte quelques dizaines de milliers de dollars. Un missile Patriot intercepteur coûte entre 2 et 4 millions de dollars. Si la Russie tire un missile Patriot pour intercepter un drone bas de gamme, elle perd économiquement. Si elle ne le tire pas, son installation brûle. L’Ukraine a trouvé l’asymétrie fondamentale qui lui permet de peser sur une économie dix fois plus grande.
Les 40 jours dans le contexte de la diplomatie internationale
L’opération et les négociations : Poutine résiste à tout accord
L’opération des 40 jours se déroule dans un contexte diplomatique particulier. Poutine, interrogé fin juin 2026, a répété sa disponibilité à négocier sur la base des «accords d’Istanbul de 2022» — une position que l’ISW (Institute for the Study of War) a qualifiée, dans son évaluation du 23 juin 2026, de «réaffirmation des buts de guerre de 2022», c’est-à-dire une capitulation totale de l’Ukraine. Ce n’est pas une offre de paix — c’est une demande de reddition.
Face à cette position maximaliste russe, la campagne des 40 jours envoie un signal important : l’Ukraine n’a pas l’intention de négocier depuis une position d’affaiblissement. En frappant les raffineries russes, en démontrant ses capacités longue portée, en imposant des coûts économiques croissants, Kyiv dit à Moscou et aux médiateurs potentiels que tout accord devra être négocié sur une base équilibrée — pas sur les décombres d’une Ukraine épuisée et contrainte d’accepter des conditions inacceptables.
Les échanges de prisonniers : une humanité parallèle à la guerre
Même pendant l’opération des 40 jours, l’Ukraine a maintenu les mécanismes d’échange de prisonniers de guerre. Le 26 juin 2026, le 76e échange de prisonniers a permis le retour de 160 soldats ukrainiens depuis la captivité russe — le troisième échange dans le cadre d’un accord complexe, médié par les Émirats arabes unis. Depuis le début de 2026, 1 596 Ukrainiens sont rentrés, et plus de 9 500 depuis le début de la guerre selon Zelensky et des données publiées par le Kyiv Independent le 26 juin.
Ces échanges se déroulent en parallèle des frappes, des combats et de la pression économique. Ils rappellent que derrière les stratégies et les statistiques, il y a des hommes et des femmes qui reviennent à leurs familles après des mois ou des années de captivité. C’est une dimension humaine irréductible de cette guerre, que l’opération des 40 jours n’efface pas et ne doit pas éclipser.
Les échanges de prisonniers me touchent profondément. Chaque retour représente une vie arrachée à la captivité russe — avec tout ce que cela implique de traumatismes, de séquelles, de retrouvailles difficiles. Et le fait que ces échanges continuent pendant que les drones frappent Moscou montre une chose importante : l’Ukraine ne confond pas la guerre militaire et la politique humaine. Elle se bat et elle négocie le retour de ses enfants. Ce n’est pas une contradiction — c’est de la maturité.
La doctrine des 40 jours vue par les think tanks occidentaux
Les analystes militaires décortiquent la stratégie ukrainienne
L’opération des 40 jours de Zelensky a été rapidement analysée par les think tanks militaires occidentaux. L’Institute for the Study of War (ISW), qui suit quotidiennement les opérations en Ukraine, a noté dans ses évaluations de fin juin 2026 que les frappes ukrainiennes en profondeur sur les infrastructures énergétiques russes constituent une stratégie d’attrition économique cohérente et délibérée. Les frappes ne visent pas à détruire les capacités militaires russes en un coup — elles visent à les dégrader progressivement, de façon cumulative, sur la durée.
Cette analyse rejoint celle de Brookings Institution, qui avait noté avant le sommet d’Ankara que le rééquilibrage de l’OTAN se construit en partie sur les leçons ukrainiennes. La capacité de l’Ukraine à mener une guerre économique asymétrique avec des drones change les calculs stratégiques non seulement pour ce conflit, mais pour les doctrines de défense de l’ensemble de l’Alliance atlantique.
L’impact sur la doctrine OTAN : Ankara 7-8 juillet comme cristallisation
Le sommet de l’OTAN à Ankara, les 7-8 juillet 2026, est l’occasion d’intégrer formellement les leçons ukrainiennes dans les doctrines et les planifications de l’Alliance. Rutte a insisté devant l’Atlantic Council le 25 juin sur la nécessité d’une «révolution industrielle de défense transatlantique», en citant explicitement les leçons de l’Ukraine. Les doctrines anti-drone, les systèmes de contre-drones, la production de munitions longue portée — tout cela est directement influencé par ce que l’Ukraine fait depuis quatre ans.
Au-delà des doctrines militaires, le sommet d’Ankara doit aussi concrétiser des engagements financiers. Les «dizaines de milliards» en nouveaux contrats de défense annoncés par Rutte, les 5 % du PIB en dépenses de défense d’ici 2035, les renforcements du flanc est — tout cela sera mis sur la table sous la pression des 40 jours de feu de Zelensky. L’Ukraine frappe les raffineries russes, et l’OTAN se réunit à Ankara. Ces deux événements ne sont pas indépendants.
Le lien entre les frappes ukrainiennes et les décisions d’Ankara est une illustration parfaite de ce que j’appelle « la diplomatie du fait accompli stratégique ». En frappant Ufa à 1 300 km, Zelensky arrive à Ankara non pas comme un président qui demande l’aumône — mais comme un chef de guerre qui apporte des preuves concrètes d’efficacité. Ça change tout à la dynamique de négociation avec des alliés qui s’interrogent parfois sur la pertinence de leur soutien.
Projection : les 40 prochains jours et au-delà
Les scénarios possibles après la période d’opération
Plusieurs scénarios peuvent se dessiner à l’issue des 40 jours. Le premier : l’opération atteint ses objectifs de dégradation industrielle, et l’Ukraine décide d’une pause pour évaluer et reconstituer ses stocks de drones. Ce scénario maintient la pression économique via les sanctions tout en préservant les capacités ukrainiennes pour des opérations futures. Le deuxième : l’opération est prolongée, avec une intensification des frappes sur de nouvelles cibles, exploitant l’effet de surprise que la frappe sur Ufa a établi sur les régions de l’Oural.
Le troisième scénario, le moins probable mais non nul : une offre de cessez-le-feu émerge sous pression internationale, et l’Ukraine doit arbitrer entre continuer ses frappes et maintenir un dialogue diplomatique. Dans ce cas, la campagne des 40 jours joue le rôle d’une carte de négociation — l’Ukraine peut accepter de suspendre ses frappes en échange de garanties concrètes. Mais compte tenu des positions actuelles de Poutine, ce scénario semble éloigné de la réalité du terrain.
La question centrale : l’Ukraine peut-elle soutenir ce rythme ?
La viabilité à long terme de la stratégie de frappes en profondeur dépend de la capacité de l’Ukraine à maintenir sa production de drones à un rythme suffisant. Fabriquer des milliers de drones par mois, les programmer, les déployer, les remplacer — tout cela exige une chaîne industrielle et logistique qui reste vulnérable aux frappes russes. Si la Russie parvient à identifier et frapper systématiquement les installations de production de drones ukrainiens, la stratégie des 40 jours pourrait être perturbée.
Mais l’Ukraine a fait de la décentralisation un principe fondateur de son industrie de drones. Les ateliers de production sont dispersés, souvent dans des lieux non répertoriés, changeant régulièrement d’emplacement. Cette résilience industrielle est l’une des raisons pour lesquelles les frappes russes sur l’économie ukrainienne, malgré leur intensité, n’ont pas réussi à stopper la production de drones. L’Ukraine produit, l’Ukraine frappe, et l’Ukraine continuera.
La décentralisation industrielle ukrainienne est peut-être la vraie réponse à la question « comment l’Ukraine peut-elle tenir ? » Pas une seule grande usine d’armement à abattre, mais des centaines d’ateliers dispersés, des milliers d’ingénieurs travaillant en réseau, une industrie de guerre agile et impossible à neutraliser d’un seul coup. C’est la force des faibles face aux forts : quand on est plus petit, on se fragmente pour survivre.
Les alliés de l'Ukraine face à la preuve par les faits : ce que les 40 jours démontrent
L’Ukraine prouve qu’un soutien bien utilisé produit des résultats concrets
L’opération des 40 jours de Zelensky arrive à un moment crucial du soutien occidental à l’Ukraine. Certains alliés s’interrogent sur l’efficacité de l’aide fournie, sur la capacité de l’Ukraine à maintenir sa résistance, sur les perspectives d’un règlement négocié. Les frappes sur Kapotnya et Ufa répondent à ces interrogations avec une clarté que nul discours ne pourrait égaler : l’Ukraine utilise ses ressources pour frapper les infrastructures vitales de la Russie avec une précision croissante, et les résultats sont mesurables.
Le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, devant l’Atlantic Council le 25 juin 2026, n’a pas hésité à souligner que la production de raffinage russe avait chuté d’un tiers. Ce chiffre, prononcé au plus haut niveau diplomatique, illustre l’intégration des résultats ukrainiens dans le récit de l’Alliance. L’Ukraine ne demande pas seulement du soutien — elle démontre, par les faits, qu’elle mérite la confiance de ses partenaires.
Le sommet d’Ankara comme récolte diplomatique des 40 jours
Le sommet de l’OTAN à Ankara les 7-8 juillet 2026 sera le premier grand rendez-vous diplomatique où les alliés débattront sous l’ombre des frappes ukrainiennes en profondeur. Zelensky y participera avec une position renforcée : celle d’un chef de guerre qui peut montrer des résultats concrets, des installations ennemies hors service, une stratégie cohérente et en cours d’exécution. Ce n’est pas rien dans une négociation diplomatique où la crédibilité militaire compte autant que les arguments juridiques ou moraux.
Les objectifs ukrainiens à Ankara — accélération des livraisons d’armes, confirmation des engagements de 5 % du PIB en dépenses de défense, soutien à un embargo pétrolier renforcé — sont portés par cette dynamique. L’Ukraine ne se présente pas en suppliant. Elle se présente comme un partenaire qui fait sa part, qui innove, qui prend des risques réels, et qui exige de ses alliés une cohérence à la hauteur de ses propres sacrifices.
Je regarde le sommet d’Ankara avec un optimisme prudent. Zelensky a réussi à transformer des défis militaires en arguments diplomatiques avec une habileté constante depuis le début de la guerre. Les 40 jours de feu sont sa carte maîtresse à Ankara. La question est de savoir si ses alliés, trop souvent prisonniers de leurs propres contradictions internes, seront à la hauteur de la situation. Je l’espère. Mais j’ai appris à ne pas présumer de la cohérence des démocraties sous pression.
Les limites et les risques de la stratégie de frappe en profondeur
Ce que l’Ukraine peut et ne peut pas accomplir avec ses drones
La campagne de 40 jours est impressionnante, mais il serait irresponsable de ne pas en signaler les limites. Les drones ukrainiens peuvent dégrader les raffineries russes, mais ils ne peuvent pas les détruire définitivement. La Russie dispose de capacités de réparation — certes ralenties par les sanctions — et de sufisamment de territoire pour disperser et protéger ses installations les plus critiques. Chaque raffinerie touchée sera reconstruite, plus lentement que d’habitude, mais reconstruite. L’Ukraine le sait et l’intègre dans sa stratégie : l’objectif n’est pas la destruction totale, mais la dégradation persistante.
Il y a aussi un risque d’escalade réelle, même si les avertissements répétés de Moscou ont perdu de leur crédibilité. Chaque nouveau palier de frappe — de Belgorod à Moscou, de Moscou à Ufa — teste les limites de la tolérance russe. Jusqu’ici, la Russie a choisi la rhétorique plutôt que l’escalade symétrique. Mais cette retenue a des limites que ni Kyiv ni ses alliés ne peuvent cartographier avec certitude.
La question de la durabilité : l’Ukraine peut-elle maintenir ce rythme ?
Produire et déployer des milliers de drones par mois, tout en absorbant les frappes russes sur ses propres infrastructures de production, est un défi industriel considérable. L’Ukraine a opté pour la décentralisation maximale de sa chaîne de production — des centaines d’ateliers dispersés plutôt qu’une grande usine vulnérable. Cette stratégie est efficace contre les frappes russes, mais elle limite aussi les économies d’échelle et la standardisation des vecteurs.
La durabilité de l’opération des 40 jours — et de la stratégie de frappe en profondeur au-delà — dépend donc autant de la capacité industrielle ukrainienne que de la disponibilité des matières premières, des circuits électroniques, des moteurs. C’est ici que le soutien occidental prend une importance critique : non plus seulement en armes lourdes, mais en composants, en technologies, en savoir-faire industriel. L’Ukraine peut frapper à 1 300 km. Elle a besoin de ses alliés pour continuer à le faire.
Je termine ce reportage avec une conscience aiguë des limites de ce que j’analyse depuis l’extérieur. Je ne suis pas dans les ateliers de production de drones ukrainiens. Je ne sais pas combien de temps ce rythme peut être maintenu. Ce que je sais, c’est que l’Ukraine a démontré une capacité d’adaptation et d’innovation que peu de personnes auraient prédite en février 2022. Cela justifie un respect prudent et un soutien sans équivoque.
Conclusion : 40 jours de feu, une transformation stratégique irréversible
Ce que cette opération change dans le rapport de force
L’opération des 40 jours de Zelensky ne va pas seule décider de l’issue de la guerre. Personne ne le prétend. Mais elle change quelque chose d’important dans le rapport de force entre l’Ukraine et la Russie : elle démontre que l’Ukraine peut imposer des coûts économiques réels, mesurables et persistants à son adversaire, même en étant militairement plus faible. Elle prouve que la profondeur géographique russe n’est plus une protection absolue. Et elle envoie un signal à tous les acteurs du conflit — alliés, neutres, adversaires — que l’Ukraine n’a pas dit son dernier mot.
Les raffineries de Kapotnya et d’Ufa ne rouvriront pas avant des mois, peut-être plus. La production de raffinage russe restera contrainte. La Russie importera de l’essence par mer. Et les ingénieurs ukrainiens continueront de fabriquer les drones qui rendent tout cela possible. C’est la réalité de cette guerre en juin 2026 — une réalité que quarante jours de feu ont rendu encore plus évidente.
L’Ukraine comme modèle de résistance créatrice
Ce reportage est aussi, en filigrane, le récit d’un pays qui refuse de se laisser définir par ses pertes et qui choisit de se définir par ses innovations. Quatrième année de guerre, économie sous pression, pertes humaines terribles — et pourtant, des drones qui atteignent l’Oural, une industrie de défense qui monte en gamme, un président qui annonce des opérations offensives et qui les mène. L’Ukraine est un modèle de résistance créatrice que l’histoire retiendra, quelle que soit l’issue finale de ce conflit.
Les 40 jours de feu de Zelensky ne sont pas la fin de quelque chose. Ils sont le début d’une nouvelle phase — celle où l’Ukraine ne se contente plus de tenir, mais impose activement ses conditions à une Russie contrainte de défendre l’ensemble de son gigantesque territoire. C’est un renversement stratégique partiel, insuffisant pour gagner la guerre seul, mais suffisant pour changer sa dynamique. Et dans ce conflit qui se joue sur des années, changer la dynamique est déjà une forme de victoire.
Quarante jours de feu, et l’Ukraine n’a pas baissé les armes. Elle a frappé plus loin, plus précis, plus fort. Kapotnya en flammes, Ufa sous les drones, une Russie contrainte d’importer son propre carburant — c’est le bilan provisoire de cette campagne. Provisoire, parce que l’Ukraine n’a pas l’intention de s’arrêter là. La transformation stratégique est en cours, et elle est irréversible.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Euromaidan Press — Drones 1 300 km jusqu’à Ufa, frappes sur les raffineries Bachneft — 25 juin 2026
Kyiv Independent — 160 prisonniers ukrainiens libérés, 76e échange — 26 juin 2026
Sources secondaires
RBC-Ukraine — Conseiller Zelensky : l’économie russe a atteint une impasse — 26 juin 2026
Ground News / Bloomberg — Russie augmente dépenses de guerre de 4-5 trillions roubles — 23 juin 2026
ISW — Évaluation offensive russe, positions de Poutine/Lavrov sur les négociations — 23 juin 2026
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