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Un drame polaire aux répercussions scientifiques inattendues

credit : saviezvousque.net (image IA)

Imaginez la situation de l’explorateur britannique Robert Falcon Scott au début de l’année 1912. Après avoir passé plus d’un an dans les conditions extrêmes du continent antarctique, lutté contre un froid glacial et été contraint de consommer ses propres poney, son équipe subit un terrible coup du sort en découvrant qu’une équipe norvégienne les a devancés au pôle Sud. Découragés et épuisés, les hommes entament un périlleux retour de 800 miles (environ 1 287 kilomètres) vers leur base, avant de se retrouver pris au piège par un blizzard féroce, à seulement 11 miles de leur réserve de ravitaillement.

Le calvaire des membres de l’expédition s’est alourdi de tragédies successives. Un peu plus d’un mois auparavant, Edgar Evans devenait le premier des cinq membres de l’équipage à succomber à l’épuisement et aux engourdissements dus au gel. Une semaine avant l’assaut du blizzard final, le capitaine Lawrence Oates décidait de marcher volontairement vers une mort certaine dans les glaces, espérant ainsi accélérer la marche de ses compagnons et les libérer du fardeau que représentait son transport.

Bloqués sous leur tente avec leurs dernières fournitures, Scott et ses deux ultimes compagnons, le scientifique en chef Edward Wilson et le jeune Henry Bowers, transportent un sac intrigant de 16 kilogrammes (35 livres) contenant des feuilles fossilisées. Huit mois plus tard, lorsque les corps et le matériel seront enfin retrouvés, ces précieux fossiles en forme de langue entameront un long voyage vers l’Angleterre. Ils allaient réjouir les paléobotanistes et contribuer de manière décisive à transformer la compréhension scientifique de la formation de nos continents, comme le rappelle cette analyse historique.

Une révolution tardive dans la compréhension de la Terre

Il est surprenant de constater que la théorie de la tectonique des plaques, qui décrit comment la croûte terrestre est découpée en plaques dérivant et frottant les unes contre les autres sur un manteau semi-liquide, n’a été pleinement acceptée par la communauté scientifique que dans les années 1960. Cette validation est survenue après la découverte du phénomène d’expansion des fonds océaniques, venant bouleverser la géologie moderne.

Pour mesurer ce décalage temporel, rappelons qu’avant de comprendre le déplacement des continents, l’humanité avait déjà développé la bombe atomique, formalisé la mécanique quantique ainsi que la théorie de la relativité générale, et même réussi à ce qu’un engin spatial humain s’écrase sur la Lune avec la sonde Luna 2. Ce retard scientifique souligne la complexité des mécanismes géologiques en jeu.

Cela ne signifie pas que les chercheurs du milieu du XXe siècle ignoraient tout de ces concepts. La théorie et ses premières formulations étaient déjà acceptées par plusieurs géologues, notamment en Europe. L’histoire des sciences montre que les premières observations remontent en réalité au XVIe siècle, quand des érudits ont remarqué le dessin complémentaire des littoraux situés de part et d’autre de l’océan Atlantique, suggérant une jonction passée, comme l’explique également ce documentaire vidéo sur le sujet.

Eduard Suess et le mystère du supercontinent Gondwana

credit : saviezvousque.net (image IA)

L’un des précurseurs majeurs de cette réflexion fut le géologue autrichien Eduard Suess. Dans son ouvrage de référence The Face of the Earth (Das Antlitz der Erde), publié en 1885, Suess a émis l’hypothèse que l’Amérique du Sud, l’Inde, l’Australie et l’Antarctique formaient autrefois un unique supercontinent. Selon sa vision, ces terres auraient été reliées par d’immenses ponts terrestres qui se seraient ensuite effondrés au fond des océans.

Le raisonnement du géologue reposait précisément sur le type de fossile retrouvé près du dernier campement de Scott en 1912. Cette plante, ou plus exactement ses feuilles nommées Glossopteris, avait à l’époque été identifiée en Amérique du Sud, en Afrique et en Inde. Les scientifiques nomment souvent chaque partie d’une plante fossile séparément lorsqu’ils ne peuvent déterminer avec certitude leur appartenance à un même organisme.

Dans un monde ignorant la mobilité des plaques, la présence de ces fossiles identiques sur des masses terrestres séparées par des océans posait un casse-tête majeur. Les graines de Glossopteris étaient en effet trop lourdes pour avoir été transportées par le vent ou flotter à travers les océans. La présence passée d’un continent uni résolvait élégamment cette énigme. Suess a baptisé cette masse australe « Gondwanaland » (ou Gondwana), du nom d’une région d’Inde riche en fossiles de ce végétal.

La collecte décisive sur le glacier Beardmore

credit : saviezvousque.net (image IA)

Le capitaine Scott ne cherchait pas spécifiquement à valider cette théorie géologique lors de son expédition. Ni lui ni le scientifique Edward Wilson ne connaissaient la nature exacte de ces spécimens lorsqu’ils les ont ramassés, se contentant de noter une vague ressemblance avec les feuilles du hêtre européen. C’est le hasard d’une pause destinée à soulager leurs pieds gelés au glacier Beardmore qui les a poussés à les collecter.

Dans son journal de bord en date du 7 février 1912, Scott écrivait : « J’ai décidé de camper et de passer le reste de la journée à faire de la géologie… Nous nous sommes retrouvés sous des parois perpendiculaires de grès de Beacon, s’altérant rapidement et portant de véritables veines de charbon. De ces dernières, Wilson, avec ses yeux perçants, a prélevé plusieurs morceaux de charbon contenant des feuilles magnifiquement dessinées en couches. »

Lorsque ces spécimens furent analysés au Royaume-Uni après la tragédie, les chercheurs comprirent qu’il s’agissait des tout premiers exemples de Glossopteris découverts en Antarctique. Cette découverte confirmait de manière irréfutable le concept de Gondwana et prouvait que le continent polaire n’avait pas toujours été la terre gelée et stérile que l’on connaît aujourd’hui.

Alfred Wegener et la dérive des continents

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L’année même de la mort de Scott, le climatologue et géologue allemand Alfred Wegener présentait sa théorie du déplacement ou de la dérive des continents. Il développa ses travaux dans son ouvrage majeur paru en 1915, Entstehung der Kontinente und Ozeane (L’Origine des continents et des océans). Rejetant l’idée de ponts continentaux effondrés, Wegener affirmait que ce sont les continents eux-mêmes qui s’étaient déplacés au fil du temps géologique.

Bien que son explication du mécanisme physique fût incomplète — il attribuait à tort ce mouvement à une contraction de la Terre —, son intuition globale était parfaitement exacte. Wegener rassembla un faisceau de preuves scientifiques très large. Sur le plan géologique, il souligna la continuité entre les montagnes Appalaches de l’est de l’Amérique du Nord et les Highlands d’Écosse, ou encore la correspondance entre les strates rocheuses du Karroo en Afrique du Sud et le système de Santa Catarina au Brésil.

À ces données géologiques s’ajoutaient des arguments paléontologiques fondamentaux. Le reptile Mesosaurus, vivant au Permien et semblable à un crocodile, ne pouvait traverser l’Atlantique, mais ses restes se trouvent exclusivement en Afrique du Sud et dans l’est de l’Amérique du Sud. De même, Lystrosaurus, un animal terrestre dominant au Trias, a laissé des fossiles en Antarctique, en Inde et en Afrique du Sud.

L’héritage d’un sacrifice scientifique méconnu

credit : saviezvousque.net (image IA)

Dans les travaux de Wegener, le genre Glossopteris a une nouvelle fois joué un rôle central. Comme cette plante a été une composante majeure de la flore terrestre pendant plusieurs millions d’années, il a été possible de suivre l’évolution synchrone de ses fossiles d’un continent à l’autre. Pour le chercheur allemand, cela démontrait que ces régions partageaient des conditions climatiques identiques et étaient géographiquement très proches au Permien.

Pourtant, un détail demeure frappant : les écrits de Wegener ne font nulle part mention de l’expédition de Scott ou de l’existence des fossiles de Glossopteris découverts en Antarctique. Il est probable que Wegener n’en ait pas eu connaissance à temps, ou que la découverte récente n’ait pas encore été intégrée dans la littérature académique qu’il consultait.

L’absence de ces précieux fossiles antarctiques dans le texte fondateur de la géologie moderne laisse une impression poignante. À l’image du sacrifice ultime du capitaine Oates marchant dans la tempête, la périlleuse collecte scientifique menée par Scott et ses hommes jusqu’à leurs derniers instants aura conservé une dimension tragiquement oubliée lors de la naissance de la tectonique des plaques.

Selon la source : iflscience.com

De la tragédie du capitaine Scott à la tectonique des plaques : le secret des fossiles de l’Antarctique

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