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Un mythe cartographique né au XVIe siècle

credit : saviezvousque.net (image IA)

En 1535, une entité insulaire nommée l’île de Bermeja a fait son apparition sur la Carta Universal, la carte officielle de l’Empire espagnol. Le cartographe ayant dessiné ce document n’avait pourtant jamais posé les yeux sur ce morceau de terre. Il s’était fié à des récits plaçant cette île aux coordonnées précises de 22° 33 minutes de latitude nord et 91° 22 minutes de longitude ouest, au large de la péninsule du Yucatán au Mexique, en lui attribuant une superficie d’environ 50 milles (soit 81 kilomètres). Pendant près de cinq siècles, cette île réputée pour sa teinte rougeâtre — d’où son nom « Bermeja » — a été recopiée par des générations de géographes.

L’origine de cette erreur remonte aux pratiques de la navigation du XVIe siècle. À cette époque, marquer des îles sur les cartes visait à guider les navires le long des routes commerciales. Cependant, les explorateurs maritimes subissaient une pression politique considérable : revenir les mains vides équivalait à décevoir le gouvernement espagnol et la nation entière. Face à cette exigence, la vue d’une simple houle ou du dos d’une baleine émergente pouvait être présentée comme une découverte insulaire, assurant au capitaine la gloire au lieu de la honte.

La croyance en l’existence concrète de Bermeja est restée ancrée si profondément au fil des siècles qu’elle figurait encore dans les manuels scolaires mexicains modernes. Selon un rapport d’analyse historique, la certitude des autorités et de la population s’est maintenue malgré l’absence totale de preuves directes, transformant une simple légende de marins en un élément géographique officiel incontesté pendant un demi-millénaire.

De la mission de 1775 aux premiers doutes technologiques de 1997

credit : saviezvousque.net (image IA)

Les premières tentatives de vérification sur le terrain remontent au XVIIIe siècle. En 1775, le capitaine Miguel Alguete a dirigé une expédition pour le compte de l’armée espagnole afin de localiser précisément l’île. Les consignes consignées dans le journal de bord du navire indiquent que les conditions météorologiques étaient parfaites et la visibilité totalement dégagée. Si une terre s’était trouvée aux coordonnées indiquées, Alguete l’aurait inévitablement observée. Au lieu de cela, l’équipage n’a contemplé qu’une vaste étendue d’eau s’étendant à l’horizon.

Malgré cet échec historique, l’Espagne puis le Mexique ont continué d’ignorer ces constatations. Ce n’est qu’en 1997 que le gouvernement mexicain a décidé de trancher la question en dépêchant sa propre expédition officielle. Bénéficiant des avancées technologiques de la fin du XXe siècle, les navigateurs et scientifiques modernes sont arrivés sur le site théorique de l’île. Tout comme le capitaine Alguete deux siècles plus tôt, l’équipe n’a trouvé aucune trace de terre ferme.

À l’emplacement exact attribué à Bermeja, les bateaux se sont retrouvés isolés dans une région reculée du golfe du Mexique, cernés par des étendues d’eau infinies. À l’échelle des 4,5 milliards d’années d’histoire de la Terre, de nombreuses îles ont émergé puis ont été englouties sous les eaux, mais toutes laissent une preuve géologique de leur existence passée. Dans le cas de Bermeja, le constat est resté catégorique : il n’y avait absolument rien.

L’investigation scientifique de 2009 et le verdict des fonds marins

credit : saviezvousque.net (image IA)

En 2009, le gouvernement mexicain a ordonné une nouvelle campagne de recherche d’envergure. Une équipe d’experts en géographie, limnologie et sciences marines issus de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM) s’est embarquée sur le navire de recherche Sierra. Pour appuyer les recherches maritimes, des aéronefs ont également survolé la zone afin de réaliser un relevé cartographique complet de la région.

Équipés d’instruments haute technologie de pointe, les chercheurs ont scruté une zone s’étendant sur environ 6 517 milles (soit 10 488 kilomètres). Chaque mètre carré d’océan a été méticuleusement documenté. L’analyse des 933 photographies aériennes et sous-marines ramenées par la mission a livré un résultat irréfutable : les caméras n’ont enregistré que le fond marin désertique. Aucune structure sous-marine, aucun volcan ni aucune montagne engloutie ne témoignaient de la présence passée d’un relief insulaire.

Les analyses scientifiques ont été poussées encore plus loin avec le prélèvement des sédiments au fond de l’océan. La datation de ces échantillons a révélé qu’aucune formation géologique d’aucune sorte n’avait existé à ces coordonnées depuis au moins 5 300 ans. L’île de Bermeja n’avait jamais existé à l’époque moderne, démontrant que la carte du XVIe siècle reposait sur une pure fiction.

Les enjeux énergétiques et la frontière du Western Gap

credit : saviezvousque.net (image IA)

Si le Mexique s’est accroché si fermement à l’existence de cette île imaginaire, c’est en raison d’immenses intérêts économiques. Après l’expédition de 1997, le Mexique et les États-Unis sont entrés en négociations directes pour délimiter leurs zones économiques exclusives dans le golfe du Mexique. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer stipule en effet que la présence d’une île appartenant à une nation permet d’étendre ses frontières maritimes de 200 milles nautiques.

Les discussions entamées en 1998 autour du Traité du Western Gap visaient à partager le secteur appelé le Détroit occidental (Western Gap). Cette zone abrite les Hoyos de Dona ou « Trous de beignet », des formations géologiques créées par la remontée de gisements de sel anciens repoussant les sédiments. Ces structures piègent d’immenses réservoirs sous pression d’hydrocarbures, représentant une ressource pétrolière colosalle estimée à 22 milliards de dollars.

Pour l’économie mexicaine, l’accès à ces gisements représentait une opportunité financière majeure. À l’époque, le pays s’apprêtait à privatiser son secteur énergétique et cherchait à sécuriser l’intégralité de ses ressources naturelles avant l’arrivée des puissances étrangères. Reconnaître l’inexistence de l’île de Bermeja signifiait l’abandon pur et simple des droits sur les Hoyos de Dona et leur précieuse manne d’or noir.

Entre déclarations diplomatiques et défense des frontières

credit : saviezvousque.net (image IA)

Du côté américain, l’intérêt pour cette région profonde du golfe du Mexique était tout aussi vif. Walt Rosenbusch, alors directeur du Minerals Management Service du département de l’Intérieur des États-Unis, déclarait dans un communiqué officiel de l’époque : « L’établissement d’une frontière est une étape importante pour apporter la certitude nécessaire à notre programme pétrolier et gazier en mer en eaux profondes au-delà de la zone économique exclusive de 200 milles, particulièrement à la lumière des progrès remarquables réalisés dans les capacités de forage en eau profonde. Ces nouvelles technologies ont suscité un vif intérêt pour la région des eaux profondes du golfe du Mexique. »

Face à des États-Unis désireux de prouver la non-existence de Bermeja pour revendiquer le territoire maritime et ses richesses pétrolières, le Mexique a maintenu sa position lors de la signature des traités bilatéraux, insistant sur le fait que l’île figurait dans les archives cartographiques depuis des siècles. L’expédition scientifique de 2009 a finalement servi de dernier recours pour évaluer la zone et défendre juridiquement les frontières mexicaines.

Pour le gouvernement mexicain, s’accrocher à l’existence de cette île fantôme était l’unique moyen de préserver son avenir financier face à la pression internationale. Bien qu’aucune trace écrite ou matérielle n’ait jamais validé la réalité physique de Bermeja, le mythe de cette terre rouge aura influencé pendant des décennies la géopolitique pétrolière d’une région stratégique du globe.

Selon la source : popularmechanics.com

Une carte du XVIᵉ siècle montre une île valant 22 milliards de dollars… qui n’a peut-être jamais existé

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