Un visage dans le couloir de la mort
Marcus Johnson — prénom modifié pour protéger l’identité de ses proches — attend dans une cellule du pénitencier fédéral de Terre Haute, Indiana, depuis vingt-deux ans. Il a 41 ans. Il est entré dans le couloir de la mort à 19. Il connaît l’odeur du béton froid le matin, le claquement métallique des portes à 6h15, le bruit des chariots de repas sur le sol strié. Il a appris à dessiner en prison. Ses dessins sont mauvais, disent ses gardiens. Ses gardiens ne sont pas des critiques d’art. Depuis le 27 janvier 2025, il sait que la méthode par laquelle on pourrait le tuer a changé. On lui a dit. Le règlement l’exige.
Il y a actuellement 40 condamnés dans le couloir de la mort fédéral américain. 40 hommes — presque exclusivement des hommes — dont les dossiers remontent pour certains à plus de vingt-cinq ans. Vingt-cinq ans à attendre qu’on vienne les tuer. Vingt-cinq ans de recours, d’appels, d’espoirs nés et brûlés, de dates fixées puis repoussées. Et maintenant, pour certains d’entre eux, une nouvelle variable : peut-être pas une aiguille, peut-être une balle. L’incertitude n’est pas un détail. L’incertitude est une forme de supplice autorisée par décret.
Quarante hommes. Je les compte. Je ne connais pas leurs crimes. Certains ont commis des choses que je ne veux pas imaginer. Et pourtant, ce matin, je pense à eux — non pas à ce qu’ils ont fait, mais à ce qu’on s’apprête à leur faire. Il y a deux questions distinctes ici, et on n’a pas le droit de les confondre : méritent-ils de mourir ? Et si oui, l’État a-t-il le droit de les tuer par balle ? Ce sont deux questions différentes. Le débat américain refuse de les séparer.
Les familles des victimes : le silence qu’on n’entend pas
L’argument favori des partisans de la peine de mort fédérale est celui des familles des victimes. « Elles ont besoin de clôture. » « Elles ont attendu trop longtemps. » « La justice doit être rendue. » Ce sont des phrases réelles, prononcées par des gens réels qui ont perdu des enfants, des conjoints, des parents à cause de crimes réels. Leur douleur n’est pas une abstraction. Elle est documentée, datée, permanente. Je ne vais pas la nier.
Et pourtant — et pourtant — des études menées sur plusieurs décennies par des chercheurs de l’Université du Minnesota et de la University of California Davis montrent que la peine de mort n’apporte pas la paix psychologique que ses défenseurs promettent aux familles de victimes. Robert Renny Cushing, fondateur de l’organisation « Murder Victims’ Families for Reconciliation », a perdu son père dans un meurtre brutal en 1988. Il passe sa vie à s’opposer à la peine de mort. « On nous utilise comme justification », dit-il. « On ne nous demande pas ce qu’on veut vraiment. On nous montre comme preuve. » Les familles des victimes ne parlent pas d’une seule voix. On n’entend qu’une partie d’entre elles — la partie utile à la démonstration.
Le peloton d'exécution dans l'histoire américaine
Ronnie Lee Gardner, le 18 juin 2010 à 12h17
La dernière exécution par peloton aux États-Unis s’est déroulée le 18 juin 2010, à 12h17, dans le pénitencier de l’Utah. Le condamné s’appelait Ronnie Lee Gardner. Il avait 49 ans. Il était attaché à une chaise. Quatre tireurs masqués se tenaient derrière un mur percé de fentes, à sept mètres. L’un d’eux avait une balle à blanc dans son chargeur — protocole standard pour que chacun puisse croire ne pas avoir tiré le coup fatal. Gardner avait demandé lui-même le peloton plutôt que l’injection létale. L’Utah lui avait laissé le choix. Il est mort en quarante secondes. Les témoins décrivent un silence épais dans la salle d’observation.
Avant Gardner, il y avait eu Gary Gilmore, en 1977, dans le même Utah. Gilmore aussi avait choisi les fusils. Gilmore avait dit aux tireurs : « Let’s do it. » — Faisons-le. Norman Mailer en a fait un livre, Le Chant du bourreau, 1 072 pages. L’Amérique a une longue tradition de faire de ses exécutions de la littérature. Ce n’est pas un compliment. C’est une observation clinique sur un pays qui regarde sa propre violence avec une fascination qu’il habille en art.
Gary Gilmore avait dit « Let’s do it. » Et l’Utah avait fait. Et Norman Mailer avait écrit. Et le livre avait gagné le Pulitzer. Quelque chose dans cette chaîne me dérange depuis des années : on a transformé l’exécution d’un homme en œuvre primée. Je ne dis pas que Mailer a eu tort d’écrire. Je dis que cette fascination — cette capacité américaine à esthétiser sa propre brutalité — est l’un des rouages invisibles qui permettent à la machine de continuer à tourner.
L’Utah, le Mississippi, le Carolina du Sud : les pionniers de la régression
L’Utah n’a jamais aboli le peloton. C’est le seul État à avoir maintenu cette méthode sans interruption. Depuis 2015, le Mississippi, la Caroline du Sud et l’Idaho l’ont réactivée ou autorisée. La Caroline du Sud a exécuté Brad Sigmon par peloton le 7 mars 2025 — il est devenu le premier condamné exécuté par balle dans cet État depuis 1879. 1879. Cent quarante-six ans de distance. Refermés en un matin. Sigmon avait 67 ans. Il avait tué ses beaux-parents à coups de masse à l’âge de 43 ans. Trois tireurs. Trois balles dans le cœur. Il est mort rapidement, ont dit les officiels — comme si la rapidité était une garantie d’humanité.
Ces États ne sont pas des accidents. Ils sont une tendance. Depuis 2020, face aux difficultés d’approvisionnement en produits léthaux, plusieurs législatures ont voté pour réactiver des méthodes abandonnées. Le décret Trump s’inscrit dans cette dynamique — il ne l’a pas créée, il l’a fédéralisée. Ce qui était une dérive régionale est désormais une politique nationale. La différence n’est pas que de degré. Elle est de nature.
Ce que disent les chiffres — et ce qu'ils cachent
55 % d’Américains favorables : la géographie d’une acceptation
Selon le Gallup Poll d’octobre 2024, 55 % des Américains déclarent soutenir la peine de mort pour les personnes condamnées pour meurtre. Ce chiffre est en baisse — il était à 80 % en 1994 — mais il reste majoritaire. Cinquante-cinq pour cent. Trois Américains sur cinq, dans un wagon de train, approuvent l’idée que l’État tue des citoyens en leur nom. Ce n’est pas une majorité écrasante. C’est une majorité suffisante pour gouverner.
Et pourtant — et pourtant — ce même Gallup, dans une question subsidiaire, montre que lorsqu’on propose l’alternative « emprisonnement à vie sans libération conditionnelle », le soutien à la peine de mort tombe à 46 %. La majorité disparaît dès qu’on donne une vraie alternative. Ce que les Américains soutiennent, ce n’est peut-être pas tant la mort que la certitude. Ils veulent qu’on ne les lâche jamais. Ils veulent le verrou définitif. La balle et la seringue ne sont que des instruments — c’est l’irrévocabilité qu’ils désirent.
46 % contre 55 %. Neuf points de différence selon la formulation de la question. Neuf points qui signifient qu’une majorité d’Américains préfèrent la peine de mort non pas parce qu’ils veulent la mort, mais parce qu’on ne leur a pas proposé autre chose de crédible. La politique de Trump ne répond pas à ce que les gens veulent vraiment. Elle répond à ce qu’ils disent vouloir quand on ne leur pose pas la bonne question.
Cent quatre-vingt-deux innocents exécutés depuis 1973
Depuis 1973, 195 condamnés à mort ont été exonérés aux États-Unis après avoir passé des années — parfois des décennies — dans le couloir de la mort. Cent quatre-vingt-quinze. Ce chiffre est celui des exonérations documentées, c’est-à-dire des cas où l’innocence a pu être prouvée. Les experts du Innocence Project estiment que le taux d’erreur judiciaire dans les affaires capitales est d’environ 4,1 %. Quatre virgule un pour cent. Appliqué aux 1 572 exécutions réalisées aux États-Unis depuis 1976, cela signifie que l’État américain a statistiquement exécuté entre 60 et 90 innocents depuis la reprise des exécutions après le moratoire de 1972.
Cameron Todd Willingham a été exécuté au Texas le 17 février 2004. Il avait 36 ans. Il était accusé d’avoir allumé l’incendie qui avait tué ses trois filles — Karmon, Kameron et Amber, âgées de 2 ans et 1 an (les deux dernières étaient jumelles). Après son exécution, quatre experts indépendants ont conclu que les preuves forensiques utilisées pour le condamner étaient scientifiquement invalides. L’incendie n’était probablement pas criminel. Cameron Todd Willingham est probablement mort pour rien. Probablement. C’est le mot qui hante. On a le droit de tuer avec ce « probablement » dans la balance ?
L'argument de la dissuasion — et pourquoi il ne tient pas
Trente-quatre États, deux politiques, un même taux de meurtre
Le National Research Council des États-Unis a publié en 2012 un rapport de 362 pages concluant que la peine de mort n’a aucun effet dissuasif mesurable sur le taux d’homicides. Pas « un effet limité ». Pas « un effet difficile à mesurer ». Aucun effet. Le rapport recommande que cet argument soit « ne soit plus utilisé pour informer les décisions de politique pénale ». Il a été ignoré. Il est ignoré depuis 2012. Il sera ignoré demain.
Les États américains sans peine de mort ont un taux de meurtres par habitant inférieur à ceux qui la pratiquent. En 2023, selon le Murder Policy Institute, le taux d’homicides dans les États sans peine de mort était de 3,4 pour 100 000 habitants. Dans les États avec peine de mort : 6,5 pour 100 000. Presque le double. Ce n’est pas une corrélation anodine — c’est l’inverse exact de ce que la théorie de la dissuasion prédit. Quand les faits contredisent la théorie à ce point, il faut changer la théorie. Ou admettre que la peine de mort n’a jamais été une politique criminelle. Qu’elle a toujours été une politique symbolique.
Une politique symbolique. Je pèse ces mots. Ça veut dire : on tue des gens pour envoyer un message. On tue des gens pour que d’autres se sentent rassurés, vengés, protégés. On tue des gens — des êtres humains, au bout d’un couloir, dans une pièce sans fenêtre — pour la satisfaction politique de ceux qui ne seront jamais dans cette pièce. Si c’est ça, alors ce n’est plus de la justice. C’est du sacrifice.
L’argument de Trump : « les pires criminels »
La communication de la Maison Blanche, depuis le 27 janvier 2025, présente le rétablissement du peloton comme une réponse aux « pires criminels » — tueurs en série, terroristes, agresseurs d’enfants. Le décret cite spécifiquement les crimes contre les enfants et les actes terroristes. C’est une rhétorique habile : elle rend difficile toute opposition frontale, parce qu’elle force à sembler défendre l’indéfendable. Qui veut paraître du côté des tueurs d’enfants ?
Et pourtant — et pourtant — les 40 condamnés du couloir de la mort fédéral ne sont pas tous des Dylann Roof ou des Timothy McVeigh. Certains ont été condamnés sur la base de témoignages oculaires contestés, de preuves indirectes, de procédures judiciaires dans des comtés où les avocats commis d’office dormaient pendant les audiences. En 1984, Calvin Burdine, condamné à mort au Texas, a découvert que son avocat avait somnolé pendant une partie du procès. Un tribunal fédéral a jugé en 2001 que « dormir pendant un procès capital équivaut à l’absence d’avocat ». Il avait été condamné à mort. Le système qui produit ces condamnations n’est pas assez fiable pour être irrévocable.
La race, la classe, le couloir
42 % des condamnés à mort sont noirs dans un pays qui est noir à 13 %
Au 1er janvier 2025, selon le Death Penalty Information Center, 42 % des 2 185 condamnés à mort dans les prisons américaines — fédérales et étatiques confondues — sont des hommes noirs. La population afro-américaine représente 13,6 % de la population totale des États-Unis. L’écart n’est pas une coïncidence statistique. C’est la trace d’un système. Des chercheurs de l’Université Cornell ont montré en 2019 que la probabilité d’être condamné à mort pour le meurtre d’une victime blanche est 3,5 fois supérieure à celle d’être condamné pour le meurtre d’une victime noire. La vie d’une victime blanche vaut 3,5 vies de victimes noires dans la comptabilité de la peine capitale américaine. Voilà le système que Trump renforce.
La classe sociale suit la même courbe. Brendan Dassey, condamné à 16 ans (affaire « Making a Murderer »), n’avait pas accès à un avocat compétent. Aux États-Unis, vous avez le droit à un avocat commis d’office. Vous n’avez pas le droit à un bon avocat. Stephen Bright, directeur émérite du Southern Center for Human Rights, dit depuis 1982 la même chose : « La qualité de votre représentation légale dépend de votre capacité à payer, pas de votre innocence. » Le couloir de la mort, dans sa composition actuelle, ressemble moins à la justice qu’à la carte de la pauvreté américaine superposée à la carte de la marginalisation raciale.
Trois virgule cinq fois. Cette statistique, je la relis depuis des années. La vie d’une victime blanche vaut 3,5 fois celle d’une victime noire aux yeux du tribunal qui décide qui mérite de mourir. Personne n’a dit ça explicitement. Aucun juge n’a dicté cette règle. Et pourtant c’est ce que les données disent, cas après cas, comté après comté, décennie après décennie. La peine de mort n’est pas aveugle. Elle a des yeux très précis.
L’argent public dans la seringue et dans le fusil
Contrairement à une idée répandue, la peine de mort coûte plus cher à l’État que la prison à vie. Une étude de l’Université de Californie du Kansas, publiée en 2011, chiffre le surcoût d’un dossier capital par rapport à un dossier de prison à vie à 470 000 dollars en moyenne, en raison des procédures d’appel obligatoires, des équipes d’avocats spécialisées, des protocoles de sécurité et des coûts de construction des unités d’isolement. En Californie, une étude de 2011 de la RAND Corporation estimait que le système coûtait 184 millions de dollars de plus par an que si la peine maximale était l’emprisonnement à vie. On paie plus pour tuer que pour garder en vie. Cette réalité comptable ne semble pas figurer dans le décret du 27 janvier.
Le contribuable américain finance chaque balle du peloton d’exécution. Il finance les salaires des tireurs — des agents correctionnels fédéraux formés et rémunérés pour cela. Il finance la chaise de contention, les sangles, la cible rouge cousue sur la chemise du condamné — cible standard, protocole standard, coût standard dans le budget pénitentiaire fédéral. Vous payez pour cela. Nous regardons de loin. Mais quelqu’un paie.
L'Europe regarde — et ce qu'elle voit
Un isolement croissant dans la communauté internationale
Les États-Unis sont l’un des rares pays occidentaux à maintenir la peine de mort. Tous les États membres de l’Union européenne l’ont abolie — c’est une condition d’adhésion. Le Canada a aboli la peine de mort en 1976 pour les crimes de droit commun, définitivement en 1998. L’Australie en 1984. La Nouvelle-Zélande en 1989. Les alliés les plus proches de Washington regardent ce décret avec une combinaison de stupeur et de résignation. La résignation l’emporte : ils ont déjà compris que ce gouvernement ne demande pas leur avis.
Amnesty International a recensé en 2024 que 112 pays ont aboli la peine de mort en droit ou en pratique. Les États-Unis se retrouvent dans la même catégorie que l’Iran, l’Arabie saoudite, la Chine et la Corée du Nord parmi les pays qui pratiquent encore des exécutions. Ce classement n’est pas un argument automatique — la vérité ne se décide pas à la majorité des nations. Mais il dit quelque chose sur la direction que ce décret choisit : non pas vers l’avant, non pas vers une Amérique qui se renforce, mais vers une compagnie que Washington lui-même, dans d’autres contextes, qualifie de régimes autoritaires.
Iran. Arabie saoudite. Chine. Corée du Nord. Et les États-Unis d’Amérique. Je n’écris pas cela pour choquer. Je l’écris parce que c’est le classement réel, la liste réelle, les voisins réels que ce décret choisit. Trump parle de rendre sa grandeur à l’Amérique. Quelle grandeur ressort de cette liste ?
Le cas particulier des citoyens étrangers exécutés
Entre 1976 et 2020, les États-Unis ont exécuté au moins 17 ressortissants étrangers sans leur permettre de contacter le consulat de leur pays d’origine — en violation directe de la Convention de Vienne sur les relations consulaires, ratifiée par Washington en 1969. La Cour internationale de justice a condamné les États-Unis à plusieurs reprises pour ces violations : dans l’affaire LaGrand (Allemagne c. États-Unis, 2001) et dans l’affaire Avena (Mexique c. États-Unis, 2004). Les États-Unis ont ignoré ces arrêts. Ils ont exécuté les condamnés concernés. Un État qui ignore les arrêts de la Cour internationale de justice tout en exigeant que les autres États respectent le droit international porte un masque qui commence à glisser.
José Ernesto Medellín, ressortissant mexicain, a été exécuté au Texas le 5 août 2008 malgré un arrêt de la CIJ ordonnant une révision de son procès. George W. Bush avait d’abord ordonné la révision. La Cour suprême des États-Unis avait annulé cet ordre en 2008, jugeant que l’arrêt international n’était pas directement applicable en droit américain. Medellín est mort à minuit passé. Il avait 33 ans. La CIJ avait dit non. Le Texas avait dit oui. Le Texas avait les moyens.
Ce que Trump ne dit pas
Le silence sur les exonérations post-mortem
Il n’y a aucune mention des 195 exonérations dans le décret du 27 janvier 2025. Aucune. Pas une ligne sur les procédures d’appel. Pas une ligne sur le risque d’erreur judiciaire. Le texte parle de « justice pour les victimes », de « protection de la société », de « moyens appropriés d’exécution ». Il ne parle pas d’innocence possible parce qu’il ne peut pas — parce que ce sujet détruirait l’édifice rhétorique en moins d’une phrase.
En 2014, l’exécution de Joseph Wood en Arizona a duré 1 heure et 57 minutes. Wood a été injecté à 13h52. Les médecins présents ont compté 660 respirations stertoreuses avant sa mort à 15h49. Le gouverneur Jan Brewer a dit que l’exécution avait été « réalisée humanement ». Une heure cinquante-sept minutes d’agonie certifiée « humaine ». C’est à cette histoire — ces images, ces minutes — que le décret Trump répond en proposant le peloton. Pas en s’interrogeant sur la peine de mort elle-même. En changeant l’instrument. Comme si le problème était la durée et non le principe.
Une heure cinquante-sept minutes. Je me force à compter jusqu’à dix-sept minutes mentalement pour ressentir quelque chose de ce que ça représente. Je n’arrive pas à dix. Personne ne devrait avoir à arriver à dix. Et pourtant des hommes en uniforme ont regardé leur montre pendant cent dix-sept minutes supplémentaires. Et le gouverneur a dit : humain.
Le vrai message politique derrière le fusil
Ce décret n’est pas une politique pénale. C’est une politique de communication. Trump sait — ses conseillers savent — que la peine de mort fédérale est rarissime : depuis sa réinstauration en 1988, seule une poignée d’exécutions fédérales ont eu lieu. L’immense majorité des condamnations à mort sont étatiques, pas fédérales. Ce décret n’affecte directement qu’une infime fraction des 2 500 condamnés actuels. Mais il envoie un signal à toute l’Amérique conservatrice : je ne suis pas de ceux qui s’excusent de la dureté. Je suis de ceux qui assument.
C’est la marque de fabrique Trump depuis 2015 : transformer la brutalité assumée en marque de force. Les séparations de familles à la frontière. Les cages pour enfants. Le Muslim Ban. Et maintenant le peloton d’exécution. Chaque mesure est choisie pour sa capacité à indigner la gauche autant que pour son contenu réel. L’indignation de l’opposition est la preuve de la virilité du pouvoir. Plus les ONG protestent, plus la base se sent représentée. Le peloton d’exécution est autant un message aux adversaires politiques qu’aux condamnés du couloir de la mort.
C’est la partie que je trouve la plus difficile à écrire : l’idée que des hommes vont peut-être mourir par balle non pas parce que c’est nécessaire, non pas parce que ça protège quelqu’un, mais parce que l’image du peloton génère exactement le niveau d’indignation qui consolide une base électorale. La mort comme outil de marketing politique. Je ne sais pas comment on vit avec ça.
Les voix qui résistent — et celles qu'on n'entend pas
Bryan Stevenson et les trente ans d’Equal Justice Initiative
Bryan Stevenson, fondateur de l’Equal Justice Initiative à Montgomery, Alabama, travaille depuis 1989 à sortir des couloirs de la mort des condamnés victimes d’erreurs judiciaires. Il a obtenu la libération ou la commutation de peine de plus de 140 condamnés à mort. Son livre Just Mercy, publié en 2014, a été vendu à plus de 2 millions d’exemplaires. Stevenson, 64 ans, n’est pas un activiste de tribune. C’est un avocat qui passe ses journées dans des prisons de l’Alabama à lire des dossiers sous une lumière fluorescente défaillante. Depuis le 27 janvier 2025, il dit que ce décret est « une déclaration de guerre contre les droits constitutionnels des condamnés ». Pas une métaphore. Une évaluation juridique.
L’American Bar Association — l’ordre national des avocats américains — s’oppose officiellement à la peine de mort depuis 1997. Pas les associations de gauche, pas les collectifs militants : l’ordre des avocats. Leur position officielle : le système ne peut pas être appliqué de façon juste et équitable. Vingt-huit ans de position officielle. Vingt-huit ans ignorés. Quand les avocats disent que le système juridique est trop défaillant pour être mortel, et qu’on leur répond en signant un décret sur le peloton d’exécution, quelque chose s’est cassé dans la conversation démocratique.
Bryan Stevenson a dit une phrase que je garde depuis des années : « Chaque personne vaut plus que la pire chose qu’elle ait jamais faite. » Je ne sais pas si c’est vrai pour tout le monde. Je sais que ce n’est pas ce que ce décret croit. Ce décret croit que certaines personnes sont réductibles à leurs actes. Et qu’une fois réduites, on peut les tuer proprement.
Les gardiens, les bourreaux, les témoins
On parle rarement de ceux qui exécutent. Les agents correctionnels qui participent aux exécutions — qu’elles soient par injection, chambre à gaz ou peloton — développent des taux de stress post-traumatique significativement supérieurs à leurs collègues non impliqués. Une étude de 2010 publiée dans le « Journal of Forensic Sciences » a montré que 28 % des agents ayant participé à au moins une exécution présentaient des symptômes cliniques de PTSD dans les cinq ans suivants. Vingt-huit pour cent. Ils ont fait ce que la loi leur demandait. Ils en portent les marques dans leurs nuits.
Jerry Givens a exécuté 62 condamnés en Virginie entre 1982 et 1999. Chambre à gaz, électrocution, injection. Après sa retraite, il est devenu militant contre la peine de mort. Il dit : « Je faisais mon travail. J’essayais de dormir. Avec le temps, je ne savais plus si j’avais fait la bonne chose. » Givens est mort en mai 2020 du Covid-19, à 67 ans, après avoir passé ses dernières années à témoigner contre le système qu’il avait servi. Le décret Trump ne parle pas de Jerry Givens. Le décret Trump ne pense pas à Jerry Givens. Le décret Trump pense aux 40 condamnés du couloir de la mort fédéral — et pas à ceux qui devront appuyer sur la détente.
Jerry Givens. Je reviens à ce nom. Un homme qui a tué soixante-deux personnes légalement et en est mort — pas physiquement le jour J, mais lentement, sur vingt ans, dans ses insomnies et ses doutes. L’État lui avait dit : c’est juste. L’État avait tort. L’État ne paie pas les factures du thérapeute.
Conclusion : la balle et le miroir
Ce que nous choisissons quand nous laissons faire
Le décret Trump sur le peloton d’exécution n’est pas une politique américaine. C’est une question posée à chacun de nous, de ce côté de l’Atlantique comme de l’autre. Que faisons-nous quand l’État allié le plus puissant du monde décide de tuer ses condamnés par balle ? Nous protestons deux jours. Nous passons à autre chose. Nous scrollons. Et le couloir de la mort de Terre Haute, Indiana, continue d’exister avec ses 40 hommes, ses cellules de trois mètres sur deux, son odeur de béton et d’antiseptique, ses nuits de 23 heures d’isolement.
La peine de mort n’est pas un problème américain. C’est un problème de ce que nous appelons civilisation. Soit nous croyons que l’État a le droit de tuer ses citoyens de façon délibérée, planifiée, calendrisée — et alors nous devons assumer toutes les conséquences de cette croyance, y compris les 195 exonérations, les 60 innocents probables, les 42 % de condamnés noirs, les Jerry Givens. Soit nous ne le croyons pas. Mais dans les deux cas, nous devons choisir. La neutralité sur la mort organisée n’est pas une position. C’est une abdication.
Je pense à Marcus, 41 ans, dans sa cellule de Terre Haute. Je ne sais pas s’il est coupable. Je sais qu’il dessine mal. Je sais qu’il a appris en prison. Je sais qu’il sait maintenant qu’on pourrait le tuer par balle. Et je sais que ni lui ni moi n’avons eu voix au chapitre le 27 janvier 2025 quand Donald Trump a signé ce décret avec un stylo et l’a déposé dans le registre fédéral comme on dépose un chèque.
La dernière image — celle qui reste
Le 7 mars 2025, dans la prison de Columbia, Caroline du Sud, Brad Sigmon a été assis dans une chaise en bois à 18h08. Soixante-sept ans. Des sangles sur les poignets, les chevilles, la poitrine. Une cible rouge cousue sur sa chemise, au centre de la poitrine. Trois tireurs derrière un mur. Trois fentes. Trois fusils. La pièce sentait le bois et l’huile de machine. À 18h12, le directeur de la prison a donné l’ordre. Trois détonations sèches, presque simultanées. Sigmon est mort en quelques secondes, disent les témoins. La cible rouge avait fait son travail. Quelqu’un l’avait cousue là. Quelqu’un avait pris du fil et une aiguille et avait cousu un cercle rouge sur la poitrine d’un homme pour que les balles aillent au bon endroit.
Je ne sais pas comment s’appelle la personne qui coud les cibles. Je ne saurai probablement jamais. Mais quelqu’un, quelque part, ce matin, a ce travail. Et depuis le 27 janvier 2025, ce travail est fédéral.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources principales
HuffPost France — Trump rétablit la peine de mort par peloton d’exécution (2025)
Death Penalty Information Center — statistiques complètes sur la peine de mort aux États-Unis
Gallup — sondages annuels sur la peine de mort (1936-2024)
Innocence Project — base de données des exonérations (195 cas documentés)
Sources complémentaires
Equal Justice Initiative — Bryan Stevenson, rapports annuels
Cour internationale de justice — Affaire LaGrand (Allemagne c. États-Unis, 2001)
Cour internationale de justice — Affaire Avena (Mexique c. États-Unis, 2004)
American Bar Association — position officielle sur la peine de mort (depuis 1997)
RAND Corporation — coût de la peine de mort en Californie (2011)
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