Islamabad, 24 avril : deux hommes sans mandat officiel
Jared Kushner, 45 ans, n’est ni secrétaire d’État, ni envoyé spécial nommé par le Sénat, ni titulaire d’un quelconque poste gouvernemental depuis le 20 janvier 2025. Il dirige Affinity Partners, un fonds d’investissement qui a levé 2 milliards de dollars auprès du Fonds d’investissement public saoudien en 2021 — soit dix-huit mois après que Kushner avait supervisé la politique américaine au Proche-Orient depuis le Bureau ovale. Steve Witkoff, 68 ans, est promoteur immobilier à New York, ami personnel de Trump depuis les années 1990, sans formation diplomatique documentée. Ces deux hommes atterrissent à Islamabad le 24 avril pour des entretiens dont la nature exacte n’a pas été communiquée au Département d’État.
Ce détail n’est pas administratif. Il est constitutionnel. La loi Logan interdit aux citoyens privés de mener des négociations avec des gouvernements étrangers sur des questions relevant de la politique américaine. Kushner et Witkoff ne sont pas des diplomates. Ils sont des intermédiaires privés dotés d’un accès présidentiel — ce qui est exactement la combinaison que les systèmes démocratiques ont appris, au prix de scandales répétés, à rendre impossible. Ici, elle est réactivée comme si les leçons n’avaient jamais existé.
Il y a quelque chose d’obscène dans l’image : pendant que des négociateurs iraniens formés à l’école de Khamenei, rompus à quarante ans de guérilla diplomatique, préparent leurs positions centimètre par centimètre — Trump envoie son gendre et son copain de golf. Pas par incompétence. Par conviction que les relations personnelles achètent ce que les institutions ne peuvent pas obtenir. Parfois ils ont raison. C’est ça le plus inquiétant.
Le Pakistan comme pivot : pourquoi Islamabad maintenant
Le Pakistan entretient des relations avec l’Iran qui n’ont aucun équivalent dans la région. Les deux pays partagent 900 kilomètres de frontière, une histoire d’échanges économiques souterrains que les sanctions américaines n’ont jamais totalement interrompus, et des canaux de communication discrets que ni Washington ni Téhéran ne reconnaissent officiellement. Islamabad a servi de messagerie informelle entre Washington et Téhéran au moins trois fois depuis 2015, selon des sources citées par Reuters en février 2024. Kushner et Witkoff ne vont pas au Pakistan pour négocier avec le Pakistan. Ils vont au Pakistan pour faire passer un message à l’Iran sans que le message soit traçable.
Et pourtant, ce détour géographique dit quelque chose que les communiqués officiels ne disent pas : les Américains ne croient plus à un accord direct avec Téhéran dans les semaines qui viennent. On passe par Islamabad parce qu’on sait que la porte frontale est condamnée. On cherche une fenêtre. Et quand on cherche une fenêtre sur un dossier nucléaire, la marge d’erreur est exactement zéro.
La géométrie du pouvoir Trump : famille contre État
Marco Rubio regarde depuis le couloir
Marco Rubio, secrétaire d’État depuis janvier 2025, n’a pas été mentionné une seule fois dans les comptes rendus des négociations d’Oman. Son porte-parole, Matthew Miller, a décliné tout commentaire sur la mission de Kushner et Witkoff au Pakistan le 24 avril. Le Département d’État — avec ses 75 000 employés, ses 275 ambassades, ses dizaines d’experts Iran formés sur vingt ans — regarde depuis le couloir pendant que le gendre du président s’envole pour Islamabad dans un jet privé.
Ce n’est pas une anomalie de la deuxième administration Trump. C’en est le principe directeur. Trump a toujours cru que les institutions sont des obstacles et que les relations personnelles sont des solutions. En 2017-2021, Kushner avait déjà mené des négociations parallèles avec l’Arabie saoudite, Israël et les Émirats sans en informer systématiquement le Département d’État. Les Accords d’Abraham — peu importe ce qu’on en pense — ont été conclus en contournant l’appareil diplomatique traditionnel. Pour Trump, la preuve est faite. La méthode est validée. Elle s’applique maintenant à l’Iran nucléaire.
Le problème des Accords d’Abraham comme modèle, c’est qu’ils concernaient des pays qui voulaient déjà un accord et cherchaient une couverture politique. L’Iran de Khamenei ne cherche pas de couverture. Il cherche des garanties de survie de régime. Ce sont deux négociations fondamentalement différentes — et confondre les deux peut coûter très cher, dans un sens comme dans l’autre.
Vance : l’homme qu’on envoie quand on veut pouvoir dire qu’on a essayé
JD Vance avait été déployé sur le dossier iranien en mars 2026, lors d’un premier cycle de contacts préliminaires. À l’époque, des sources proches de l’équipe de sécurité nationale avaient décrit sa mission comme « exploratoire » — terme diplomatique pour dire qu’il n’avait pas de mandat pour conclure quoi que ce soit. On l’avait envoyé prendre la température, pas signer le thermomètre. Quand la température s’est avérée trop haute, on l’a remplacé par quelqu’un qui, dans la logique trumpienne, peut parler directement à des décideurs régionaux parce qu’il les a rencontrés dans un contexte commercial.
Et pourtant, le problème n’est pas Vance. Le problème est la structure. Aucun vice-président ne peut conduire une diplomatie sérieuse quand le président réserve les canaux décisifs à son entourage personnel. Vance peut faire les conférences de presse, prendre les avions de représentation, faire les discours sur la fermeté américaine — mais quand vient le moment où les choses se décident, il n’est pas dans la pièce. Il est dans l’avion du retour.
L'Iran, le Pakistan et la bombe : ce qu'on ne dit pas
Le Pakistan est une puissance nucléaire. Ce n’est pas un détail.
Islamabad possède entre 160 et 170 ogives nucléaires, selon les estimations de la Fédération des scientifiques américains publiées en janvier 2026. Le Pakistan est l’un des rares États nucléaires à avoir transmis des technologies d’enrichissement à d’autres pays — la filière AQ Khan a fourni des plans à l’Iran, à la Libye et à la Corée du Nord entre 1987 et 2003. Le fait que Washington choisisse Islamabad comme relais pour des négociations sur le programme nucléaire iranien, sans que cette dimension soit discutée publiquement, est soit une naïveté stupéfiante, soit un calcul que personne n’explicite.
L’Iran, de son côté, a enrichi de l’uranium à 60% de pureté depuis au moins juillet 2023 — à trois pas de la qualité militaire. Les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique ont signalé en mars 2026 que Téhéran avait réduit leur accès à deux sites souterrains supplémentaires. Chaque semaine de négociation infructueuse est une semaine pendant laquelle les centrifugeuses tournent. Les envoyer par Islamabad plutôt que directement — c’est accepter que ce délai existe, que ces semaines passent, que ce combustible s’enrichisse.
Il faut le dire clairement : si l’Iran atteint le seuil de la bombe pendant ces négociations indirectes conduites par un gendre et un promoteur immobilier, l’histoire retiendra que les États-Unis ont choisi la géométrie de leur diplomatie plutôt que son résultat. Ce sera dans les manuels. Pas comme une tragédie. Comme une faute.
Le refus iranien d’Oman : ce que Téhéran a vraiment dit
Les sources proches de la délégation iranienne, citées par l’agence Reuters le 23 avril 2026, ont décrit une position ferme : l’Iran accepte de discuter de la portée de son programme nucléaire, mais refuse tout engagement à démanteler des capacités d’enrichissement avant que les sanctions économiques ne soient intégralement levées. Ce n’est pas une position de négociation — c’est une condition préalable. La différence est capitale : une position de négociation laisse de la place au compromis ; une condition préalable ferme la porte jusqu’à ce qu’elle soit satisfaite.
Trump, de son côté, a déclaré le 22 avril depuis Mar-a-Lago que « l’Iran doit cesser son enrichissement avant qu’on puisse parler d’autre chose ». Ces deux lignes se croisent à angle droit. Elles ne trouveront pas leur intersection à Islamabad via Jared Kushner — sauf si quelqu’un, quelque part, accepte de bouger sa position fondamentale. Et rien dans le comportement des deux parties depuis dix-huit mois ne suggère que ce quelqu’un existe.
Ce que Kushner peut faire — et ne peut pas faire
La valeur des réseaux informels dans une impasse formelle
Il serait intellectuellement malhonnête de nier que Kushner dispose de quelque chose que Vance n’a pas. Il connaît personnellement Mohammed ben Salmane, l’émir du Qatar Tamim ben Hamad Al Thani, et plusieurs intermédiaires financiers du Golfe qui maintiennent des relations commerciales avec des entités iraniennes. Ces relations ne sont pas diplomatiques — elles sont plus profondes que la diplomatie, dans un sens, parce qu’elles passent par l’argent, et l’argent ne prend jamais de vacances.
Et pourtant, il y a une limite que le carnet d’adresses ne franchit pas. Les décisions de Téhéran sur le nucléaire ne se prennent pas dans des salles de conseil d’administration. Elles se prennent dans le bureau du Guide suprême Ali Khamenei, 85 ans, qui gouverne l’Iran depuis 1989, qui a survécu à Reagan, Bush, Clinton, Bush, Obama, Trump, Biden, et Trump encore — et qui a appris, au fil de ces décennies, que les Américains bluffent plus souvent qu’ils ne frappent. Aucun intermédiaire informel ne peut changer cette arithmétique.
Khamenei a 85 ans. Il a vu passer sept présidents américains. Chacun lui a dit que cette fois était différente. Aucun n’a changé le rapport de force fondamental. Pourquoi Kushner réussirait là où l’appareil d’État a échoué ? Parce qu’il connaît des gens riches au Golfe ? Les gens riches au Golfe connaissent aussi leurs limites face à Qom.
La logique de l’accord possible — et son prix
Il existe un accord possible. Ses contours sont connus depuis les négociations du Plan d’action global conjoint de 2015 : limitation de l’enrichissement à un niveau civil vérifiable, réduction du stock d’uranium enrichi, accès élargi de l’AIEA — en échange d’une levée progressive des sanctions économiques et de garanties de sécurité. Cet accord a existé. Il fonctionnait. Trump l’a rompu unilatéralement en mai 2018, en se retirant d’un accord que ses propres services de renseignement confirmaient être respecté par l’Iran.
Ce précédent est la raison principale pour laquelle Téhéran pose des conditions préalables aujourd’hui. Pourquoi s’engager à réduire ses capacités si l’accord peut être déchiré par le prochain président américain ? Cette question n’est pas rhétorique — elle est juridiquement fondée. Et elle ne trouvera pas de réponse dans la valise diplomatique de Kushner, parce que la réponse nécessiterait soit un traité ratifié par le Sénat — chose que Trump n’a jamais cherchée —, soit une garantie multilatérale que ni Kushner ni Witkoff n’ont le mandat d’offrir.
La diplomatie de couloir et ses victimes silencieuses
Les experts iraniens du Département d’État regardent leurs écrans
Rob Malley, l’envoyé spécial pour l’Iran de l’administration Biden, avait constitué une équipe de douze spécialistes — arabisants, farsiphones, experts en droit nucléaire international, anciens inspecteurs de l’AIEA. Cette équipe a été dissoute en janvier 2025. Certains de ses membres sont partis dans des universités. D’autres dans des ONG. D’autres ont simplement quitté Washington. La mémoire institutionnelle de vingt ans de négociations iraniennes s’est dispersée en quatre-vingt-dix jours.
Ce n’est pas une information abstraite. C’est une capacité perdue. Quand Kushner rencontre son interlocuteur pakistanais le 24 avril, il n’a pas derrière lui vingt ans de procès-verbaux de négociation avec Téhéran, de cartographie des lignes rouges iraniennes, d’analyse des signaux envoyés par les différentes factions du régime. Il a sa mémoire personnelle, les briefings qu’on lui a préparés, et sa conviction — sincère, probablement — que les relations personnelles peuvent remplacer tout ça. Elles ne le peuvent pas. Elles n’ont jamais pu.
J’ai rencontré des diplomates qui ont passé leur carrière sur l’Iran. Des gens qui lisent le farsi dans les subtilités, qui connaissent la différence entre ce que dit Zarif en public et ce qu’il signale en privé. Ces gens ne sont plus là. On a envoyé à leur place quelqu’un qui construit des immeubles à Miami. Ce n’est pas une métaphore. C’est la réalité du 24 avril 2026.
Islamabad a ses propres calculs
Le Pakistan n’est pas un messager neutre. Islamabad entretient des relations complexes avec Washington — dépendance financière, défiance stratégique — depuis la guerre d’Afghanistan. Le Premier ministre Shehbaz Sharif reçoit Kushner et Witkoff dans un contexte de négociations parallèles sur un accord commercial américano-pakistanais que Trump a conditionné à la coopération d’Islamabad sur plusieurs dossiers régionaux. Le Pakistan a donc intérêt à paraître utile — ce qui n’est pas la même chose qu’être utile.
Et pourtant, Islamabad a aussi des lignes qu’il ne franchira pas. Le Pakistan ne peut pas se permettre d’aliéner l’Iran — frontalier, partenaire commercial, corridor énergétique potentiel via le gazoduc IP bloqué par les sanctions américaines. Kushner et Witkoff demandent au Pakistan de faire pression sur un pays avec lequel le Pakistan a besoin de maintenir des relations. C’est demander à quelqu’un de scier la branche sur laquelle il est assis. Les Pakistanais sourient, servent le thé, et transmettent ce qu’ils jugent transmissible. Pas ce que Washington veut entendre.
Ce que cet épisode révèle de l'Amérique en 2026
Un État qui externalise sa propre politique étrangère
Les États-Unis disposent du réseau diplomatique le plus puissant de l’histoire humaine. 275 ambassades et consulats. Des milliers d’agents formés pendant des décennies. Des capacités de renseignement technique et humain sans équivalent. Et pourtant, sur les deux dossiers les plus dangereux de la planète — Iran nucléaire, guerre en Ukraine — l’administration Trump a choisi d’envoyer des émissaires privés sans mandat législatif, sans obligation de transparence, sans mécanisme de contrôle parlementaire.
Ce choix n’est pas une erreur de gestion. C’est une conviction idéologique : que l’État profond — terme que Trump utilise pour désigner l’ensemble de l’appareil institutionnel — est un obstacle, pas une ressource. Que les gens de confiance valent mieux que les gens compétents. Que la loyauté personnelle est une qualification diplomatique. On peut discuter de cette conviction. On ne peut pas nier ce qu’elle produit : une politique étrangère américaine qui ressemble à un conseil de famille administrant un empire — avec tout ce que ça implique de risques non tracés, de responsabilités non assumées, de dommages non anticipés.
Ce qui me hante dans cette histoire, ce n’est pas Vance humilié ou Kushner surpuissant. C’est l’image des centrifugeuses. Elles tournent à Fordow, à 80 mètres sous la montagne, pendant que des hommes en costume discutent d’arrangements informels dans des hôtels d’Islamabad. La roche ne change pas de composition selon la qualité des négociateurs. L’uranium, lui non plus.
L’Europe absente de la photo
Dans toutes ces manœuvres — Oman, Islamabad, les consultations du Golfe — l’Europe est absente. Pas consultée, pas informée en temps réel, pas incluse dans les circuits de décision. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni — les trois membres européens de l’accord de 2015, le « E3 » — ont appris l’échec des pourparlers d’Oman par les mêmes dépêches d’agence que le grand public. Le représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères, Kaja Kallas, a publié un communiqué « prenant note » des développements — formulation diplomatique pour dire qu’on n’a rien à dire parce qu’on n’a rien su.
Et pourtant, les conséquences d’un Iran nucléarisé — ou d’une frappe militaire américaine sur ses installations — ne s’arrêtent pas à l’Atlantique. Le prix du pétrole, les flux migratoires depuis une région en conflagration, la stabilité des alliés du Golfe, la posture d’Israël — tout cela touche l’Europe directement, immédiatement, physiquement. Être exclu de la négociation ne protège pas de ses conséquences. L’Europe le sait. Elle regarde quand même depuis le couloir, parce qu’elle n’a pas trouvé comment forcer la porte.
Le risque que personne ne nomme
Quand la diplomatie informelle échoue sur le nucléaire
Il existe un scénario que les analystes évoquent en privé et que les gouvernements refusent de formuler publiquement : si les négociations indirectes échouent, et si l’Iran franchit le seuil de la bombe dans les dix-huit prochains mois, Trump sera face à un choix binaire que ses prédécesseurs ont tous repoussé. Accepter un Iran nucléaire — ce qu’il a dit ne jamais faire. Ou frapper militairement — ce qu’il a menacé de faire sans que personne ne sache s’il le fera vraiment.
Benjamin Netanyahou, premier ministre d’Israël, attend la réponse à cette question depuis trois ans. Israël a mené au moins quatre opérations de sabotage contre le programme nucléaire iranien depuis 2020 — assassinats de scientifiques, explosions dans des sites d’enrichissement, cyberattaques sur des systèmes de contrôle. Ces opérations ont ralenti le programme sans l’arrêter. Si Washington donne des signaux de résignation, Jérusalem pourrait décider de frapper seul — entraînant une réponse iranienne qui ne s’arrêterait pas aux frontières israéliennes. C’est le scénario que Kushner et Witkoff sont censés empêcher avec leurs carnets d’adresses et leurs vols en jet privé.
Voilà la vérité que personne n’ose écrire dans les chroniques feutrées de la politique étrangère : nous sommes peut-être à dix-huit mois d’une guerre au Proche-Orient plus large que tout ce qu’on a connu depuis 1973, et la diplomatie chargée de l’empêcher est conduite par des hommes qui n’ont aucun compte à rendre au Congrès, aucune obligation de transparence, et aucune expérience des conséquences militaires de leurs erreurs de calcul.
Le précédent coréen : quand l’informel a failli marcher
En 2018, la diplomatie personnelle de Trump avait produit quelque chose d’inattendu : trois rencontres avec Kim Jong-un à Singapour, Hanoï et la zone démilitarisée coréenne. Ces rencontres n’ont abouti à aucun accord vérifiable, aucun démantèlement documenté, aucune inspection internationale. La Corée du Nord possède aujourd’hui entre 40 et 50 ogives nucléaires, selon l’Institut américain pour la science et la sécurité internationale — soit deux fois plus qu’en 2017. La diplomatie personnelle a produit des photos historiques et une situation stratégique dégradée.
L’Iran observe ce précédent. Téhéran a tiré la leçon de Pyongyang : négocier avec Trump sans contrainte institutionnelle, c’est s’exposer à un accord qui ne lie personne et peut être dénoncé au prochain tweet. C’est pourquoi l’Iran pose des conditions préalables plutôt que d’entrer dans une négociation ouverte. C’est pourquoi Oman a échoué. C’est pourquoi Islamabad ne suffira pas. Et c’est pourquoi nous sommes ici, en avril 2026, à regarder un vice-président rentrer les mains vides pendant que le gendre du président prend un autre avion.
Ce que nous avons choisi de ne pas voir
La complaisance occidentale face aux arrangements de famille
Depuis 2017, les démocraties occidentales ont trouvé un équilibre inconfortable avec la méthode Trump : protester publiquement, s’adapter discrètement, continuer à travailler. Quand Kushner avait conduit les négociations sur les Accords d’Abraham sans coordination avec l’Europe, on avait haussé les épaules en disant que le résultat comptait plus que la méthode. Quand Witkoff avait négocié le cessez-le-feu à Gaza en janvier 2025 en contournant les mécanismes onusiens, on avait salué l’accord tout en ignorant comment il avait été conclu. On a normalisé l’exceptionnel. On a intégré l’anomalie comme mode opératoire.
Et nous — vous qui lisez ceci depuis Paris, Bruxelles, Berlin, Montréal — nous avons scrollé sur ces informations sans vraiment nous arrêter. Nous avons accepté que les négociations sur la survie de la non-prolifération nucléaire soient conduites par des hommes choisis pour leur loyauté personnelle plutôt que leur expertise vérifiée. Nous avons trouvé ça intéressant, parfois choquant, souvent spectaculaire — et nous sommes passés à autre chose. C’est notre part dans cette histoire. Elle n’est pas flatteuse.
Je me demande ce que diront nos enfants quand ils étudieront cette période. Pas « comment avez-vous laissé faire ? » — cette question est déjà répondue. Mais : « Saviez-vous ? » Oui. Nous savions. Nous regardions. Nous trouvions ça fascinant. Nous n’avons pas insisté assez longtemps pour que l’insistance coûte quelque chose à ceux qui décidaient.
La fatigue de l’indignation et ses conséquences réelles
Il y a une économie de l’indignation. Chaque nouvelle violation de norme — chaque émissaire privé, chaque contournement institutionnel, chaque accord conclu dans un couloir d’hôtel — génère quelques heures de colère sur les réseaux, quelques éditoriaux, quelques sessions parlementaires. Puis la nouvelle suivante arrive. Cette fatigue de l’indignation n’est pas un défaut moral — c’est une limitation neurologique. Mais elle a des conséquences politiques concrètes : les normes s’érodent non pas parce qu’on décide de les abandonner, mais parce qu’on n’a plus l’énergie de les défendre.
Les institutions diplomatiques que Trump contourne avec Kushner et Witkoff ont été construites après 1945 précisément parce que la génération d’avant avait appris, au prix de cinquante millions de morts, ce que produisent les arrangements informels entre hommes de confiance sur les questions de guerre et de paix. Ces institutions sont imparfaites, lentes, bureaucratiques, parfois corrompues. Elles sont aussi la seule chose qui existe entre « on s’arrange entre nous » et « on se fait la guerre ».
La conclusion que personne ne veut écrire
L’échec programmé d’une méthode qui a déjà échoué
Les pourparlers d’Islamabad n’aboutiront pas à un accord sur le nucléaire iranien. Pas cette semaine. Probablement pas cette année. Non parce que Kushner et Witkoff manquent de volonté ou d’intelligence — mais parce que la structure du problème dépasse la capacité de tout intermédiaire informel. L’Iran veut des garanties de durabilité que seul un traité ratifié par le Sénat américain peut offrir. Trump ne cherche pas un traité — il cherche une photo et un communiqué de victoire avant les midterms de novembre 2026. Ces deux objectifs ne se rencontrent pas dans une chambre d’hôtel à Islamabad.
Ce qu’on appellera « l’approche Kushner » sera donc, au mieux, un nouveau cycle de discussions préliminaires qui permettra à chaque partie de dire qu’elle a essayé sans avoir vraiment risqué quoi que ce soit. Au pire, un échec retentissant qui donnera à Téhéran l’argument qu’il attendait pour accélérer son programme en disant que Washington n’a jamais été sérieux. Dans les deux cas, les centrifugeuses de Fordow continueront de tourner. Dans les deux cas, JD Vance regardera depuis l’extérieur de la pièce où se jouent les choses qui comptent.
Ce qui me reste de cette histoire, ce n’est pas l’intrigue de palais — Vance contre Kushner, État contre famille. C’est l’image d’un appareil diplomatique américain de 75 000 personnes rendu spectateur pendant que deux hommes sans mandat légal tentent de négocier l’avenir du Proche-Orient dans un pays tiers. Si ça marche, Trump dira qu’il a eu raison de se passer des experts. Si ça échoue, il dira que c’est la faute des experts qui n’étaient pas là. Dans les deux cas, l’institution perd. Dans les deux cas, les centrifugeuses gagnent.
Ce qui reste quand tout le reste disparaît
Il y a, quelque part à Natanz ou à Fordow, des techniciens qui arrivent chaque matin, enfilent leurs combinaisons, vérifient les écrans de contrôle, notent les niveaux d’enrichissement dans des registres. Ils ne savent pas qui est Jared Kushner. Ils ne savent probablement pas que des hommes débattent de leur travail dans des hôtels d’Islamabad. Ils font ce qu’on leur a dit de faire. Ils tournent les manettes. Ils lisent les chiffres. Ils notent les progrès.
Et chaque jour qui passe sans accord vérifiable et contraignant est un jour où ces chiffres augmentent. 60%, puis 70%, puis 90%. Pas parce que quelqu’un a décidé de faire la guerre. Pas parce que la diplomatie a officiellement échoué. Mais parce que pendant que les hommes de confiance naviguent entre les capitales avec leurs carnets d’adresses et leurs certitudes relationnelles, personne n’a la clé pour fermer la porte de la salle des machines.
Conclusion
Ce que l’histoire retiendra du 24 avril 2026
Le 24 avril 2026, pendant que Jared Kushner atterrissait à Islamabad et que JD Vance déchargeait ses bagages à Washington, l’Agence internationale de l’énergie atomique publiait son rapport trimestriel sur l’Iran. Le stock iranien d’uranium enrichi à 60% avait augmenté de 23% en trois mois. Le rapport était disponible sur le site de l’AIEA. Personne dans les grands médias américains n’en a parlé ce jour-là. L’histoire du jour, c’était le gendre et le vice-président.
Et pourtant — et c’est peut-être la chose la plus importante de tout ce que j’ai écrit ici — ces deux histoires sont la même histoire. L’éviction de Vance et l’augmentation du stock d’uranium ne sont pas deux sujets séparés. Ils sont les deux faces d’une même réalité : une superpuissance qui choisit de gérer la question la plus dangereuse de la planète comme une affaire familiale, pendant que la matière première d’une bombe s’accumule sous une montagne iranienne que personne ne peut photographier et que personne ne peut inspecter.
Je n’ai pas de conclusion propre à vous offrir. Je n’ai pas de formule qui referme cette blessure proprement. Ce que j’ai, c’est l’image des centrifugeuses qui tournent pendant que les hommes négocient. Et l’intuition — documentée, malheureusement — que nous regardons peut-être, en ce moment, les derniers mois pendant lesquels un accord était encore possible sans que quelqu’un paie le prix en sang.
La question qui reste après que vous avez posé votre téléphone
Si Kushner et Witkoff rentrent de Islamabad sans accord — comme ils le feront —, et si Vance reste écarté des prochains cycles de négociation — comme il le sera —, et si les centrifugeuses continuent de tourner — comme elles le font —, qui, dans l’appareil américain, aura le mandat, la légitimité et le courage de dire à Trump que la méthode ne fonctionne pas ? Marco Rubio, dont le département est contourné ? Le Congrès, qui regarde ? Les alliés européens, qui ne sont pas dans la pièce ?
Il n’y a pas de réponse rassurante à cette question. Il y a seulement des hommes de confiance dans des avions, des centrifugeuses dans des montagnes, et le bruit sourd d’une porte qu’on n’a pas réussi à ouvrir à temps — qui se referme, millimètre par millimètre, sur tout ce qu’on avait dit ne jamais laisser arriver.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources principales
Sources de référence
Fédération des scientifiques américains — Status of World Nuclear Forces, janvier 2026
Agence internationale de l’énergie atomique — Rapport trimestriel sur l’Iran, mars 2026
Arms Control Association — JCPOA : fiche de référence et historique des violations
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